JULES ARNOUXL
Agrégé des Lettres
Inspecteur d'Académie honoraire
UN PRECURSEUR DE RONSARD
ANTOINE H ÉROËT
KÉO-PLATONICIEN ET POÈTE
1492-1568
^. Prix : 2 francs ^
PARIS
HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
5, Quai Malaquais
1913
UN PRÉCURSEUR DE RONSARD
NÉO-PLATOMCIEN ET POÈTE
1492-1568
DU MÊME AUTEUR :
Chez CHASPOUL, Imprimeur-Libraire à Digne :
Notice sur J.-A. Pons. — Décembre 1884. — Epuisé,
Etitde historique sur les Bains thermaux de Digne. — 1886.
Collège et Lycée de Digne. — 1889.
Le Général Gassendi. — 1891. — Epuisé.
Chez Eug. BELIN, Éditeur à Paris :
La Morale d'après les Fables. (La Fontaine et Florian.) — 1902.
Chez GÉDALGE, Éditeur à Paris :
Troubadours et Félibres. — Ire édition, 1889; 7e, 1907. — Illustré.
La Patrie dans l'Histoire. — 1902. — Illustré.
Un Grand Siècle (1799-1901). — 1904. - Illustré.
Histoire du Peuple Boér. — 1905. — Illustré.
Lettres choisies de 3ime de Sévigné, avec une notice. — 1907. —
Illustré.
Les Étapes de la Démocratie Nord-Américaine (1607-1907. — 1908.
— Illustré.
Chez A. PICARD et KAAN, Éditeurs à Paris :
Notice sur le Gard. — 1894. — Illustré.
Honneur au Pavillon ! — 1897. — Illustré.
Nos vieilles Épopées. — 1905. — Illustré.
Chez Marcel RIVIÈRE, Éditeur à Paris :
Le Peuple Japonais (Vieux Japon, Japon moderne, Japon actuel). —
1912.
JULES ARIVOUX
Agrégé des Lettroê
laspactmr d'Acudémie lionorMirB
UN PRECURSEUR DE RONSARD
ANTOINE HÉROÉT
NÉO-PLATONICIEN ET POÈTE
1492-1568
^?p:^
OIGIVE
IMPRIMERIE CHASPOUL
20, Place de rÉvâché, 20
1912
lui
77«220
QUELQUES MOTS D'LMRODUCTION
Antoine Héroët fut un philosophe et un poète de
talent ; il fut aussi évêque de Digne.
La récente réimpression de ses œuvres (1) nous a
paru justifier un essai sur ce précurseur de Ronsard,
qui, d'assez bonne heure, fut méconnu, puis ignoré.
Dans sa Bibliographie pour les étudiants de la
Sorbonne (2), M. Lanson observe avec raison que
le XVI' siècle (1500-1610) a inauguré la littérature
française moderne ; or, Héroët se trouve en bonne
place dans ce manuel, après Marot, avec l'école
lyonnaise et les précurseurs de ia Pléiade. De ce fait,
il a pris rang à côté de nos classiques ; l'Institut
(1) A. Héroët, Œuvres poétique». Edition critique, par F. Gohin (E. Corneyl)
Paris), 1909. — En 1886, l'érudit M. de Berluc-Perussis m'écrivait qu'ellet
étaient à peu près introuvables ; ni la Méjanes d'Âix, ni M. Ârbaud, le biblio-
phile, ne les possédaient.
(2) Manuel bibliographique de la littérature /rançaùe modenu (1500-1900).
1" vol., XVI» siècle (Paris-Hachette, 1909).
- 6 —
lui-même a suivi le mouvement, puisque, le 31 mars
1911, il a couronné l'excellente édition de M.F. Gohin.
Nous avons cru que l'occasion était propice pour
appeler l'attention des lettrés, notamment des Bas-
Alpins, sur l'écrivain fort estimable qui vécut retiré dans
son diocèse alpin (1552-68), pendant qu'à Paris la gloire
de Ronsard éclipsait celle des poètes antérieurs.
Son libéralisme, comme on dirait aujourd'hui, le
fit, à tort, suspecter d'hérésie ; sa vie et son adminis-
tration furent irréprochables ; c'est une figure austère,
bien qu'il ait chanté l'amour.
En le lisant, on revient à la philosophie grecque
en même temps qu'au xvi* siècle ; le profit est double.
On se replace en particulier dans cette courte, mais si
intéressante période de notre littérature (1530-50) (I)
qui sépare Marot de la Pléiade, ou plutôt constitue
une sorte de frontière entre le moyen âge et l'époque
moderne ; on se détache sans secousse du moyen âge
pour aborder la poésie classique avec Joachim du
Bellay et Ronsard. Or, c'est Platon qui préside à cette
rénovation de la pensée humaine, sous l'égide de
Marguerite de Navarre, et c'est Héroët qui, le premier,
a exposé ses doctrines ; un contemporain a dit qu'il
« fut l'illustrateur du haut sens de Platon >>.
Il est, avec Maurice Scève, Ponthus de Thiard et
Hugues Salel, un des fourriers de la Pléiade ;
celle-ci les a reconnus comme tels, car, si elle dédai-
(1) L'œuvre principale d'Héroët, la Par/aicte Âmye, est de 1542.
— 7 —
gna en bloc l'école de Marot, elle marqua une excep-
tion en leur faveur.
Imiter Platon, s'attacher aux choses plutôt qu'aux
mots, viser à ce qui est général, sans négliger la
précision du détail, n'était-ce pas briser avec le passé,
préparer ce qu'on appelle le classicisme, devancer
Ronsard, Malherbe et le xvn' siècle ?
La critique ne dédaigne plus les écrivains de second
plan ni les âges de transition, parce qu'il faut les
connaître pour bien caractériser les grandes époques
littéraires ; de nos jours, on a étudié plus particu-
lièrement le moyen âge et la Renaissance, qui avaient
été trop négligés.
Le mouvement datait de 1828, avec le livre célèbre
de Sainte-Beuve (1) ; il s'est accentué vers la fin du
XIX* siècle, et il n'est pas prêt de s'arrêter.
Essayons donc, à notre tour, sans parti pris, de
situer notre Héroët dans son milieu réel et au rang
qui lui est dû.
(1) TabUau de la poitie françaiêt au XVI' tiicU.
TJN PEÉCUESEUE DE EONSAED
ANTOINE HEROËT
NÉO-PLATONICIEN ET POÈTE
1492-1568
CHAPITRE I.
Biographie. — La critique.
Peu d'événements dans la vie d'Héroët, peu de docu-
ments sur ses œuvres et sa personne, un petit volume de
vers, une réputation éphémère : voilà le résumé de ce
premier chapitre.
Dans sa Notice sur l'Eglise de Digne (1654), Gassendi
consacre une vingtaine de lignes à Héroêt : elles sont
dénuées d'intérêt. Il termine ainsi : « Il est permis de
croire qu'il fut poète, d'après l'épigramme suivante de
Joachim du Bellay... » Et il cite deux distiques latins où
du Bellay joue sur les mots « Héroêt, héros, muse héroï-
que, Eros... » Et c'est tout. Voilà ce que Gassendi, de
Champtercier, prévôt de l'Eglise de Digne, professeur au
Collège de France, connaissait de notre poète moins d'un
siècle après sa mort.
Nous en savons davantage, mais pas assez à notre gré.
Après avoir esquissé sa biographie (1), nous résumerons
ce que ses contemporains et les critiques postérieurs ont
pensé de son œuvre littéraire.
(1) D'après M. Gohin, qui a fait des recherches considérables.
- 10 -
§ I. — Vie d'Héroët. — Sa famille.
II naquit à Paris, en 1492; c'est du moins la date adoptée,
d'ailleurs sans preuve décisive.
Voici les dates certaines à retenir : en 1524, il obtient
une pension (200 livres) de Marguerite de Navarre, sœur
de François I" ; en 1536, il offre à celui-ci le manuscrit de
VAndrogyne ; en 1542, il publie la Parfaicte A?7iye ;
l'année suivante, il est engagé dans la carrière ecclésias-
tique comme abbé de Notre-Dame de Gercanceaux et
ensuite prieur de Saint-Eloi-lès-Lonjumeau (1550) (1). Enfin,
son parent, François Olivier, chancelier de France dès
1545, le fait nommer évoque de Digne en 1552 ; il occupe
ce siège jusqu'à sa mort, à la fin de l'année 1568.
Sa famille était considérable et bien apparentée ; son
père fut trésorier du roi Louis XII ; sa mère était fille
d'un conseiller au Parlement ; ils eurent cinq enfants. Il
fit, d'après Golletet, ses études à Paris (2) ; il fut de bonne
heure un familier de Marguerite de Navarre ; elle fit
désigner Marie, une sœur d'Héroët, comme abbesse de
Giy (ou Gif), près de Montargis.
Il y a plus : dans la vingt-deuxième Nouvelle de
l'Hepta^néron, édifiant récit d'un fait réel, nous voyons
les persécutions dont Marie faillit être la victime ; le
titre est celui-ci : « Sœur Marie Héroët, sollicitée de son
honneur par un prieur de Saint-Martin des Champs,
emporta la victoire contre ses fortes tentations, à la
grand'confusion du prieur et à l'exaltation d'elle. » Dès
l'âge de 5 ans, elle était entrée au couvent de Gif, dont
une de ses tantes était abbesse. Plus tard, elle lui succéda ;
(1) Bulletin de la Société historique de Paris, 1899 (pp. 88-94). Lucien Grou :
Nouveaux documents sur Anthoine et Louise Héroët.
(2) La notice de Colletet est donnée par M. Gohin (pp. 153-161).
- 11 -
elle réforma la règle amollie et y vécut « comme celle qui
était pleine de l'esprit de Dieu ».
Une autre de ses sœurs, Louise, fut également reli-
gieuse ; son frère aîné s'appelait Nicolas ; son autre frère,
Georges, fut secrétaire du roi et épousa une' cousine du
chancelier Olivier (!}. Notons que lui-même, après la
mort de son père, se fit appeler « de la Maison Neuve ».
La dot de sa mère, qui fut considérable, comportait un
hôtel de style ogival, avec une tourelle élégante, dans le
quartier aristocratique de Barbette. Or, cet hôtel, avec sa
fine tourelle, existe encore : il est à l'angle de la rue
Vieille du-Temple (no 56) et de la rue des Francs-Bourgeois.
Mais la rue est bien déchue de son ancienne splendeur ;
au rez-de-chaussée de la maison qui fut l'hôtel Héroët, on
peut voir un mastroquet, un coiffeur, un autre mastroquet,
un marchand de vin en gros, enfin une épicerie.
Il est probable qu'Héroët y naquit ; sûrement, il y passa
son enfance. Jusqu'à l'âge de 00 ans, époque où il fut
pourvu de la mitre, il vécut a Paris, auprès des siens,
non « loin de la Cour (2) ». hautement apprécié du roi et
de Marguerite de Navarre, en relations avec les meilleurs
poètes et écrivains de son temps.
Nous le voyons, dans deux circonstances, composer des
poèmes pour de grands personnages : VEpitaphe de
Louise de Savoie, mère de François I«', et des huitains
sur la Fable de V Amour et Psyché; ce dernier, en
collaboration avec Claude Chappuys et Mellin de Saint-
Gelais, fut reproduit sur les verrières du château d'Ecouen,
pour Anne de Montmorency.
L'Androgyne, présenté au roi en l.'iSe, obtint le plus
vif succès: c'était son premier essai philosophique, en
il; Lucien Grou : La famille cTSéroët (Revtte d'histoire littéraire de la
France, 1899, pp. 277-282).
(2) M. Gohin.
— 12 -
attendant la Parfaicte Amye (1542), qui consacra sa
réputation de poète.
Dix ans après, il obtenait l'évêché de Digne ; on ne
sait à peu près rien de son administration, sinon qu'elle
fut excellente ; Gassendi constate, dans sa maigre notice,
qu'on l'accusa d'avoir trempé dans l'hérésie calviniste,
probablement à cause de ses relations amicales avec des
gens suspects, avec Etienne Dolet, imprimeur de la Par-
faicte Amye. qui fut brûlé, place Maubert, à Paris (1546).
Il s'en est défendu dans son poème (deuxième livre,
vers 1021-43), où il réfute la doctrine de Calvin sur l'état
de notre âme après sa mort, ea attendant le jugement
dernier. Calvin affirme que l'àme dort ; Héroët soutient le
contraire avec une certaine vivacité. D'ailleurs, sa pro-
tectrice, Marguerite de Navarre, et Marot, son ami,
furent en butte aux mêmes soupçons.
G. Golletet (1), dans son intéressante biographie, est un
grand admirateur d'Héroët ; mais, outre qu'il place Digne
dans le Dauphiné et qu'il se trompe sur la date de sa
mort (1547 au lieu de 1568), il se livre à des conjectures
aventurées. Selon lui, Héroët, comme d'ailleurs maints
autres prélats (2), aurait « continué le cours de ses études
ordinaires » et « composé des vers amoureux ». Cela nous
parait inexact, même invraisemblable.
L'œuvre essentielle d'Héroët est achevée en 1542 (il a
50 ans) avec la Parfaicte Amye, car cette première
édition (3) contient, en outre, « plusieurs autres composi-
tions dudit auteur ». Il est permis de croire qu'Héroët, dès
(1) Il vécut de 1598 à 1659.
(2) Notice, p. 155.
(3) Elle a servi de modèle aux autres. (M. Gohin, p. LVI.)
- 13 -
sa nomination à Digne (il était âgé de 60 ans), n'a plus
rien produit de profane et s'est strictement consacré à ses
nouveaux devoirs.
§ n. — Son œuvre littéraire.
Elle tient dans un modeste volume et comprend :
1» La Par f aide Amye, en trois livres ;
2o L'Androgyne de Platon ;
30 Autre Invention extraite de Platon ;
40 Complainte ;
50 Dix-sept poésies diverses, dont :
Epitaphe de Louise de Savoie.
Blason de l'œil.
Cupido et Psyché.
Douleur et Volupté.
L'honneur des Femmes.
Il faut se référer à l'édition de M. Gohin. Le texte a été
fort bien établi ; la partie bibliographique est présentée
avec une érudition surabondante: il y a des notes judi-
cieuses et des rapprochements pleins d'intérêt ; en un
mot, ce travail est excellent.
§ III. — Les évêques poètes d'autrefois.
Quiconque a feuilleté notre histoire sait que jadis les
poètes, même les philosophes, furent souvent récompensés
de leurs travaux par la mitre.
Le chancelier Olivier était un ami des lettres ; il proté-
geait les écrivains et les savants ; on ne fut pas surpris
qu'il procurât un évêché à son parent (1). Celui-ci, d'ail-
(1 Notons qu'Héroët succédait à un frère du chancelier lui-même (1546-52).
— 14 -
leurs, méritait cette faveur par la correction de son
œuvre et de toute sa vie. On ne pourrait en dire autant
de bien d'autres qui furent pourvus de dignités plus
hautes et plus lucratives.
« Un brevet d'aumônier du roi (1), un canonicat, une
abbaye, un évêché — étaient le prix d'écrits plus mon-
dains que religieux — La galanterie est la note domi-
nante du xvie siècle — » Un écrivain du temps a dit (2) :
« Chacun (des poètes) avait sa maîtresse (3) qu'il magni-
fiait, et chacun se promettait une immortalité par ses
vers
Or, un seul, parmi les poètes que nous allons citer,
Héroët, ne tomba point dans la galanterie: il chanta
l'amour pur en homme de goût et en philosophe.
Lancelot de Caries, originaire de Bordeaux, qui fut
évêque de Riez (1550-70) et dont nous reparlerons au
chapitre VI, vécut en tant qu'évêque piè et sanctè^
d'après la Gallia Cftristiana; il publia des cantiques,
mais il avait d'abord composé des poésies étrangement
libres.
Hugues Salel, abbé et aumônier de la reine sous Fran-
çois lei-, Mellin de Saini-Gelais, évêque et aumônier du
roi Henri II, Ponthus de Thiard, évêque de Chàlons,
publièrent des poésies qui n'avaient rien d'édifiant.
Quant à Ronsard, il fut prêtre probablement : il eut des
cures et des prébendes lucratives. Joachim du Bellay fut
grand vicaire de Paris ; quand il mourut, il allait succé-
der à son oncle comme archevêque de Bordeaux.
Bertaut, évêque de Séez, fit des poésies légères et des
pièces religieuses. Desportes, de même ; il fut le plus
riche abbé de son temps par la vertu de ses sonnets.
(1) Fr. Godefroy, Histoire de la littérature française, l, p. 386. (Gaume, 1878.)
(2) Et. Pasquier, Becherehet «wr la France.
(3) Imaginaire le plus souvent
- 15 -
Est-ce pour lui que Mathurin Régnier (1) (chanoine et
pourvu d'un bénéfice) écrivit les vers suivants à propos
de quelques poètes faméliques ?
Ua autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose,
Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose,
Et dessus un cheval, comme un singe attaché.
Méditant un sonnet, médite un évéché.
(Deuxième satire. Les Poètes.)
On pourrait en citer d'autres, aux xvne et xvme siècles :
le public du temps n'en était point choqué ; nous aurions
mauvaise grâce à l'être aujourd'hui. Qu'il nous suffise de
marquer nettement qu'Héroët justifia, comme poète et
comme évéque, l'estime de ses contemporains.
I IV. — Les critiques et la réputation d'Héroët.
La réputation d'Héroët a subi, toutes proportions gar-
dées, les fluctuations de celle de Ronsard ; il figura sans
doute dans l'école de Marot : mais, de fait, il s'en détacha
assez pour que son évolution préparât la réforme de la
Pléiade. Marot, héritier de Villon, poète incomparable
dans les vieux genres, ne fut oublié ni au xvn^ ni au
xvnie siècle, puisque La Fontaine et Voltaire furent ses
disciples, pendant que Ronsard et son école n'étaient plus
qu'un vague souvenir.
Même avant la Parfaicte Ariiye, Héroët fut considéré
comme un poète de marque, puisque dès 1537 Macrin,
dans un hymne latin, disait de lui en résumé : t Quand
la. littérature française était encore inculte, il a charmé
les Français par une science nourrie de Platon et des
sages, une élocution pure, un art surprenant et la profon-
deur de la pensée ; il a comme rénové la poésie française ;
il est au-dessus d'Homère et de Virgile. » Faisons la
(1) 1573-1613.
— 16 -
part de cette énorme exagération chez un ami ; Macrin,
toutefois, semble exprimer l'opinion d'un groupe, Marot,
Dolet, Gh. Fontaine, Cl. Ghappuys et quelques autres, sur
la portée du talent d'Héroët.
Cinq ans après, la Parfaicte Amye, qui eut par la
suite plus de vingt éditions, le consacra grand poète.
Thomas Sibilet, dans son Art poétique (1548), a dit :
« Nos bons poètes français sont, entre les vieux : Alain
Ghartier et Jean de Meung.et entre les jeunes : Marot,
Saint-Gelais, Salel, Héroët, Scève et tant d'autres bons
esprits. »
Dans une compilation de Gilles Gorrozet (1510-68) intitulée
le Parnasse des poètes modernes, Héroêt est mentionné
avec une quarantaine d'autres.
Etienne Pasquier, dans ses Recherches sur la France
(1560-1621) : * Ge même règne (celui de François 1er) ajouta
aussi d'autres nobles esprits (après Marot), entre lesquels
je fais grand compte d'Héroët en sa Parfaicte Amye,
petite œuvre, mais qui, en sa petitesse, surmonte les gros
ouvrages de plusieurs. » (VI, 5.)
Jacques Peletier disait (Art Poétique) qu'il n'avait pas
encore vu poésie en français mieux dressée à son gré, ni
où il y eût moins à redire que la Parfaicte Amye.
Sans nous attarder à d'autres témoignages (1), relatons
celui de Marot. Dans son Eglogue au roy, sous les noms
de Pan (François 1er) et Robin (Marot), 1539, après avoir
parlé de son enfance, de sa venue à Paris, de la mort de
Louise de Savoie, il ajoute :
Une autre fois, pour l'amour de l'amye,
A tous venants pendy la challemye (2),
Et ce jour-là, à grand'peine on savait
Lequel des deux gagné le prix avait.
,1) Voir F. Gohin.
(2) Je suspendis (à un arbre) le chalumeau..,
- 17 -
Ou de Merlin (1) ou de moi : dont, à l'heure (2),
Thony (3) s'en vint sur le pré grand alleure (4)
Nous accorder (o) et orna deux houlettes
D'une longueur de force violettes (6).
Puis nous en fit présent pour son plaisir :
Mais à Merlin je baillai à choisir.
Ainsi, Héroèt fait l'office d'arbitre dans ce jeu pastoral.
Deux années auparavant, dans la pièce intitulée Fri-
pelippes, valet de Marot, à Sagon (7) », on avait lu
ceci :
Par mon âme, il est grand foyson,
Grande année et grande saison
De bestes qu'on dût mener paître,
Qui regimbent contre mou maître.
Je ne voy point qu'un Saint-Gelais,
Un Héroët, un Rabelais,
Un Brodeau, un Sève, un Chappuy
Voysent (8) écrivant contre iuy (9) ;
Ni Papillon pas ne le poind (10),
Ni Thenot ne le tenne (11) point.
Héroët est en brillante compagnie, puisqu'on le place
(1) Mellin de Saint-Gelais.
(2) De là, aussitôt.
(3) Antoine Héroët.
(4) En toute hâtec
(5) Nous mettre d'accord.
(6) D'un long bouquet formé d'une masse de violettes.
(7) Sa^on, ennemi et détracteur de Marot. Celui-ci énumère les soutiens do
sa propre cause : Mellin de Saint-Gelais, Héroët, Rabslais, Brodeau, Maurice
Scève, Chappuys, Papillon, Etienne Dolet.
(8) Aillent.
v9) Contre Marot.
(10^ Poindre.
fil) Tanner, tourmenter.
- 18 -
à côté de Rabelais. Celui-ci a été probablement lié avec
lui, puisqu'ils avaient des amis communs : Marot, Dolet
et d'autres. Dans le prologue du cinquième livre de
Pantagruel, publié en 1562, après sa mort, et qu'on lui
attribue généralement, il est question de Drouet, c'est-à-
dire d'Héroët, sans doute ; le passage est fort curieux ; il
est probable que les sentiments qui y sont exprimés
furent ceux de Rabelais lui-môme.
Après avoir constaté que plusieurs excellents esprits
ont usé de la langue vulgaire (1) en prose et en vers, il
veut, lui aussi, employer le même langage, au risque de
faire entendre le ramage d'une oie au milieu des cygnes ;
puis il ajoute : « Je contemple un grand tas de Collinets
(Colin), Marots, Drouets (Héroët), Saint-Gelais, Salels, et
une longue centurie (2) d'autres poètes et orateurs galli-
ques. Et (je) vois que, pour avoir longtemps fréquenté
sur le mont Parnasse l'école d'Apollon et de la source
d'Hippocrène, bu à plein godet entre les joyeuses Muses, à
l'éternelle fabrique de notre (langue) vulgaire, ils ne
portent que marbre Parien (3), albâtre, porphyre et bon
ciment royal ; ils ne traitent que gestes (4) héroïques,
choses grandes, matières ardues (5), graves et difficiles...,
par leurs écrits ne produisent que nectar divin, vin
précieux, friand, riant, muscadet, délicat, délicieux. Et
n'est cette gloire en hommes toute consommée ; les dames
y ont participé, entre lesquelles une, extraite du sang de
France (,6);.... tout ce siècle a étonné (7), tant par ses
écrits, inventions transcendantes, que par ornement de
(1) Le français (opposé au latin) : Ecoles de Marot et de Ronsard.
(2) Centaine.
(3) De Paros.
(4) Exploits.
(5) Sujets élevés. — Cela s'applique fort bien à Héroët et à Ronsard.
(6) Issue du sang royal : Marguerite de Navarre, sœur de François I*
(7) La première moitié, jusque vers 1560.
- 19 -
langage, de style mirifique. Imitez, si (vous) savez : quant
à moi, imiter ne les saurais (1) — »
Joachim du Bellay, de son côté, cite (2) :
Carie (3), Héroët, Saint-Gelais,
Les trois favoris des Grâces,
L'atile doux Rabelais
Il dit, dans la préface de son Olive : « Je ne cherche
point les applaudissements populaires. Il me suffit pour
tous lecteurs avoir un Saint-Gelais, un Héroët, un de
Ronsard, un Carie, un Scève, un Bouju, un Salel, — et
si quelques autres sont encore à mettre sur ce rang.... »
Dans la première préface de ses Odes^ Ronsard, après
avoir dit que la poésie française était, avant la Pléiade,
€ faible et languissante », met un correctif entre paren-
thèses : « J'excepte toujours Héroët et Scève et Saint-
Gelais. » Son choix est moins large et mieux établi que
celui de du Bellay, qui a mêlé des auteurs obscurs à des
noms fort connus.
Toutefois, Claude Binet ( Vie de Ronsard) ajoutait trois
écrivains à la liste précédente : • Les premiers poètes
que Ronsard a estimé avoir commencé à bien écrire ont
été Maurice Scève, Hugues Salel, Anthoine Héroët,
Mellin de Saint-Gelais, Jacques Pelletier et Guillaume des
Autels. »
Après la Pléiade, Héroët fut cité sept fois dans le recueil
de Gilles Corrozet {Parnasse des poètes français, 1571)
et mentionné dans la Galliade (1578), par Guy Lefèvre de
la Boderie (4).
Nous avons donné plus haut l'opinion d'Estienne Pas-
quier. Agrippa d'Aubigné, grand admirateur de Ronsard,
(1) Modestie pare.
(2) Guerre de» Muse» et de l'igrwranee, édition M. LaTanz, I, p. 145.
(3) Evéque de Riez.
(4) Voir : F. Gohin, p. XLIV.
- 20 -
qui, selon lui, avait coupé le filet que la France avait sur
la langue », a cité maints poètes (1), ceux de la première
volée (Marot, Scève, Salel, etc.) et ceux de la deuxième
bande (Desportes, Bertaut, etc.), sans nommer l'auteur de
la Parfaicte Amye. Ainsi, à la fin du xvf siècle, celui-ci
est déjà méconnu.
Au xviF siècle (première moitié), G. Colletet lui a
consacré une notice et prodigué les éloges ; il estimait
qu'Héroët » ne semblait pas moins Platon que Platon
lui-même et qu'il fut une des grandes lumières de son
siècle » ; mais la langue du poète lui paraissait déjà
bien archaïque ; s'il en faisait une sorte de clief d'école, il
ajoutait tristement : « Je ne sais si notre siècle daignera
regarder seulement ses écrits. »
En effet, M^e de Scudéry, dans un volume intitulé
Conversations nouvelles (1684) (2), par dépit des attaques
de Boileau contre elle-même, a rappelé la gloire de la
Pléiade, ne remontant guère au delà et ne nommant pas
Héroêt.
Au xviiie siècle, l'abbé Goujet {Bibliothèque française,
1741-56) ne s'occupe pas directement d'Héroët : il cite
seulement sur lui deux strophes de Charles de Sainte-
Marthe.
Le Dictionnaire historique de Moréri (1759) ne men-
tionne ni Héroët, ni Maurice Scève.
Toutefois, VAlmanach des Muses (III, 113-20) donne
plusieurs extraits d'Héroët (3).
Au xixe siècle (1828), Sainte-Beuve a remis en honneur
(1) Van Bever : Œuvres poétiques, d'A. d'Aubigné. Sansot, préface, pp. 39-44.
(2) De la poésie française jusqu'à Henri IV. (Edition G. Michaut ; Sansot,
1907.)
(3) Voir: F. Gohin, p. XLIV.
— 21 —
les poètes du xvje siècle (1) ; 11 consacre dans son livre
deux lignes à notre Héroët, qui « composa un poème
intitulé la Parfaicfe Amye et couronna son héroïne de
toutes les perfections platoniques ». Il insiste davantage
sur Maurice Scève et l'Ecole lyonnaise ; mais il s'attache
surtout à Joachim du Bellay, à Ronsard et aux autres
poètes de la Pléiade.
Dès lors, les dictionnaires mentionnant Héroët : Vape-
reau, puis la Grande Encyclopédie, quelques lignes ; le
Larousse, trente lignes environ.
En i878, Fr. Godefroy (Histoire de la littérature
française) consacre une étude sympathique à l'œuvre de
notre poète. La vaste collection d'Eug. Crépet (1861-87) ne
le mentionne pas, de même qu'Emile Egger dans son livre
sur l'Hellénisme en France (1869). M. Marcou le nomme
à peine dans l'étude qui ouvre son recueil de Morceaujc
choisis des classiques français (Garnier).
M. G. Lanson, dans son Histoire de la littérature
française (Hachette, 1909, p. 271), le caractérise en quel-
ques mots à propos des poètes qui essayèrent « de traduire
les hautes conceptions de leur intelligence et les inquié-
tudes profondes de leurs âmes — » 11 l'appelle « le subtil,
le mystique et le platonicien. . . ».
M. Abel Lefranc a établi d'une façon brillante la
nouveauté de la tentative d'Héroêt dans la Parfaicte
Amye (2». Déjà le même point de vue avait été effleuré
par M. Bourciez {Les lïiœurs polies et la littérature
fï'ançaise à la Cour de Henri II, 1886, Hachette). Mais
il ne lui a pas donné la place qui lui revient, dans une
plus récente étude (3), en le citant simplement parmi les
traducteurs de Platon.
(1) Edition Charpentier, p. 41.
(2) Bévue d'histoire littéraire de la France, 15 janvier 1896. — Revue de»
étude» rahdaisienne» (1904).
(3 ' Histoire de la littérature firançaiêe (Direction P. de JulleTille) ; A Colin,
m, p. 127.
- 22 —
Grâce à MM. Darmesteter et Hatzfeld (1^ nos collégiens
eux-mêmes ont connu le nom d'Héroët, « la noblesse et
l'élévation de son talent ».
Un ouvrage tout récent (2), également en usage dans les
écoles et lycées, rappelle que Marot, dans sa querelle
avec le pédant Sagon, « fut soutenu par les meilleurs
poètes de son temps : Des Périers, Mellin de Saint-Gelais,
Scève, Héroët. L'auteur marque ensuite la publication de
la Parfaicte Amye (à Lyon (3), 1542), t subtil poème
d'amour, à la fois chrétien et platonique ».
Enfin M. E. Fagaet a étudié notre poète dans deux
ouvrages : Le XVI^ siècle (Lecène-Oudin, 1894), Histoire
de la littérature française (Pion, 1900, I, pp. 373-78). Ce
n'est plus une vague mention ; il va au fond des choses et.
des œuvres, estimant que « la date de 1542 (la Parfaicte
Amye) est importante » dans notre histoire littéraire. Sous
l'autorité d'un tel critique, nous ne craindrons pas de nous
égarer.
Essayons donc, tout d'abord, de replacer Héroët dans son
siècle et son milieu, afin de le juger ensuite équitablement.
Sainte-Beuve a dit (4) que « les écoles poétiques passent
vite; les grands poètes seuls demeurent; les poètes qui
n'ont été qu'agréables s'en vont... ». Sans être parmi les
grands, Héroët fut mieux et plus qu'un poète agréable ;
c'est sans doute pour cela qu'il a retrouvé de nos jours
plus d'un lecteur.
(1) Le XVI* tiède en France (Delagrave, p. 92, 1878).
(2) Précis de l'histoire de» lettres françaises, par Ed. Herriot. (Ed. Cornély,
pp. 187, 188.)
(3) A. noter que M. Herriot est le maire actuel de Lyon.
(4) La Poésie française au XVI' siècle (J. du Bellay, p. 358),
CHAPITRE IL
La Renaissance. — Ecole de Marot.
La Renaissance, d'abord italienne, s'est développée à
travers le moyen âge depuis le xiif siècle, non par un
bond violent après 1453; elle n'est, suivant E. Renan,
« que le retour à la vraie tradition de l'humanité civili-
sée (1) », c'est-à-dire à l'antiquité gréco-latine. Dante
appartient aux xiif et xiv« siècles, Pétrarque et Boccace
sont du xive ; ils ont créé la littérature italienne, pour avoir
suscité et réalisé en partie la Renaissance ; la chute de
Constantinople (14-53) en a simplement accéléré la marche.
Notons qu'à Florence Marsile Ficin commence à
traduire Platon en 14»>3 et que Léon X, un pape néo-
platonicien, ouvre le xvf siècle il513-21). C'est le triomphe
de l'art païen et sensuel que le platonisme cherche ensuite
à épurer.
A la Renaissance italienne succèdent une Renaissance
européenne (2) (avec Erasme, 1467-1536), puis la Renais-
sance française, la dernière en date, non la moins glo-
rieuse, qui remplit le xvi" siècle, époque tourmentée,
bouillonnante, féconde, qui a vu l'esprit français se renou-
veler et produire nos premiers chefs-d'œuvre.
(1) AyeiTOës, préface, p. VHI, 1861.
(2) Voir : Brunetière, Hi-rtcnre de la littérature /rançaiee, I.
— 24 —
Notre essai sur Héroët, comme on le devine, est littérai-
rement limité par le règne de François ler (1545-1547), sans
pouvoir dépasser 1549, date de la mort de la reine Margue-
rite. D'ailleurs, cette première moitié du xvf siècle est
la période active et décisive de la Renaissance française
dans les arts, les lettres et la philosophie.
Essayons d'en préciser les caractères, avant d'étudier
l'école poétique qui soude le moyen âge aux précurseurs
de la Pléiade.
§ I. — Renaissance française. — L'Humanisme.
Notre Renaissance marqua, comme celle de l'Italie,
l'émancipation intellectuelle et la rupture avec la scolas-
tique, « opposant (1) un idéal individualiste et civique à
l'idéal collectif et théocratique de l'Eglise ».
En même temps, la philosophie d'Aristote cédait le pas
à celle de Platon, à mesure que la France acceptait « le
rationalisme de l'Italie et la tradition platonicienne de
Florence (2) ». La lutte contre Aristote fut dirigée par
Pierre Ramus, lecteur au Collège de France ; il fut con-
damné (1543), puis rétabli dans sa chaire en 1547, mais il
périt plus tard à la Saint-Barthélémy (1572), victime des
haines scolastiques.
Sans doute, les philosophes de la Renaissance ont man-
qué d'originalité ; ils n'ont guère fait que substituer Platon
à son disciple Aristote ; mais ils ont consacré leurs veilles
à la doctrine libératrice ; ils ont même versé leur sang
pour elle.
Nous y reviendrons ; nous avons dû noter ici le rôle
décisif qu'elle a joué, puisqu'il s'agit d'un poète néo-
platonicien.
(1) Péladan, De l'Humanisme, p. 80 ; Sansot, 1909,
(2) E. Gebhart, La RerMÙsance italienne.
-SS-
II y eut aussi un grand mouvement dans les lettres, les
arts et les sciences, sans compter la Réforme, qui voulut
être comme une Renaissance du premier christianisme.
Celle-ci fut hostile {!) au moyen âge scolastique et à
l'antiquité païenne, surtout en Allemagne : le sac de
Rome fut l'œuvre des Allemands. En revanche, chez les
Italiens et les Français, la religion traditionnelle accepta
volontiers l'art païen et l'antiquité classique.
Aussi, à côté de ces deux influences, la Renaissance
(individualisme) et la Réforme 'autorité de la raison;, en
a-t-on distingué une troisième, l'Humanisme. 11 faut la
connaître pour comprendre l'œuvre d'Héroët, qui fut un
humaniste, comme Etienne Doiet et, après celui-ci, du
Bellay et Ronsard, avec des différences toutefois, puisqu'il
fut pur lettré autant que poète.
Il est curieux de noter que cette époque produisit des
savants hors de pair, même en dehors de la culture
classique, par exemple Bernard Palissy, grand artiste et
homme de science, dont l'esprit était affranchi et de la
scolastique et de la tradition gréco-latine. Ce n'est point
le cas d'Héroët : mais, s'il fut disciple de Platon, il se
montra assez indépendant ; sans pénétrer à fond sa
doctrine complexe ^ne la connaissant que par une traduc-
tion latine), il l'a bien interprétée, du moins en ce qui
touche à l'Amour.
L'Humanisme (2) est, en somme, un état d'esprit litté-
raire, c'est le goût de l'art antique (3). Le moyen âge
ayant cultivé les lettres anciennes dans une certaine
mesure, on peut dire que l'Humanisme s'est maintenu
dans les âges dits barbares, pour s'épanouir victorieuse-
(1) Voir: E. Faguet, U JVP tiède (préface >.
(2) Humaniorealittera. — Brnnetière. « Il consiste à ramener tontes choses à
la mesure de rhomme... » (Hùtoire de la littérature /raa^iêe, I.)
(3) Voir : E. Faguet, le XVI' tiède .préface).
- 26 -
ment au xvie siècle. Il recherctie la perfection de la forme
plutôt que l'originalité de la pensée et imite les modèles
consacrés ; Erasme fut le type de l'Humaniste.
Or, au xvie siècle, le Français instruit es bonnes lettres
ne fut ni un bomme de la Renaissance, ni un réformé,
mais plutôt un Humaniste (Ronsard, Rabelais). Gomme
chez les Italiens (Marsile Ficin, Léon X, Bembo, Sado-
let...), il resta chrétien dans le fond, tout en vénérant
l'art païen (1). Erasme fut le citoyen d'une République
idéale; il ne proclama l'émancipation de la raison humaine
que dans les limites de la tradition catholique.
De l'Humanisme s'est dégagée peu à peu notre littéra-
ture classique, avec ses traits essentiels : vénération de
l'antiquité dans les arts et les lettres, ordre, mesure,
goût, pureté de la forme, culte exclusif de ce qui est
élevé, universel et humain.
Héroët présente déjà quelques-uns de ces caractères. Il
a vécu (2) dans la première moitié du xvf siècle, qui fut,
du moins à l'intérieur, moins tourmentée et plus heureuse
que la deuxième. La philosophie lui assura un agréable
refuge où les agitations du dehors n'arrivaient qu'assour-
dies ; si l'on compare sa vie à celle de Clément Marot, elle
paraît terne et insignifiante.
Essayons de distribuer les groupes de poètes entre
1500 et 1550, afin de déterminer la place d'Héroët ; nous y
ajouterons la Pléiade et ses continuateurs pour amener
le siècle jusqu'à l'âge classique :
1° Fin du xve siècle. Les Rhétoriqueurs jusqu'en 1515.
20 (1515-30). Ecole de Marot, héritier de Villon.
(1) E. Faguet, le XVl^ siècle (préface).
(2) Il s'agit de sa vie mondaine et litterairs.
- 27 -
o" 1530-50). Ecole lyonnaise ; les précurseurs de la
Pléiade : M. Scève, Héroêt (1).
40 La Pléiade (1550-80). J.du Bellay et Ronsard.
50 (1580-1610;. Les successeurs de Ronsard : lo Desportes,
Bertaut. du Bartas : 2o d'Aubigné, Régnier (fin du xvie siècle
et de l'école de Ronsard): 3» Malherbe (transition entre les
xvie et xviie siècles).
Après l'école dite de Marot, Ronsard réalisa une évolu-
tion plutôt qu'une révolution : ses idées étaient en germe
dans les écoles antérieures ; il les précisa seulement et les
imposa par son génie. L'on a dit avec raison (2) : « L'école
savante des Maurice Scève et des Héroët, auxquels
Ronsard rendra justice, a essayé de s'élever à la gravité
des poètes antiques. »
M. E. Faguet (3) observe que, si l'on place d'ordinaire
Héroët et M. Scève dans l'école de Marot, ils commencent,
en fait, à lui tourner le dos et sont les avant-coureurs de
la Pléiade. M. F. Gohin estime également qu'Héroët se
détache de Marot, qu'il inaugure la poésie sérieuse et que
« le grand œuvre de cette école c'est la Parfaicte Amye ».
L'étude de ses poésies nous confirmera dans cette
opinion ; en attendant, examinons dans ses grandes lignes
le mouvement poétique antérieur à 1.542.
§ II. — Les Rhétoriqueurs. — Clément Marot.
Les Rhétoriqueurs clôturent le moyen âge proprement
dit; ce sont des maîtres e:i versiflcation. non en poésie (4):
(1^ V. E. Faguet, Lanson.
(2) E. Roy, Revue d'hUtoire littéraire /^aw^ùe, 1898, p. 338.
(3* Histoire de la littérature /rançai^e, p. 385.
{i} Voir: E. Faguet, Histoire de la littérature /raHraise,l, pp. 336-7".
- 28 -
ils s'occupent de menus genres et de menues questions :
par exemple de savoir si Ve muet doit compter ou non
dans la mesure du vers.
On peut faire remonter cette école jusqu'à Alain Chartier,
mort en 1450. Principaux noms : Meschinot (mort en 1509),
chef d'école sur la fin du xve siècle ; Mollinet (mort en
1507) ; Guillaume Crétin (1) (mort en 1525), qui fut le roi
« du vers équivoque », et, chose plus importante, le maître
de Jean Le Maire de Belges.
Celui-ci (2) ouvre le xvf siècle; c'est un bon prosateur
(son Illustration des Gaules est de 1510), un versificateur
qui se hausse parfois jusqu'à la vraie poésie {Epitres de
V Amant ver t) ; il a, le premier, le sentiment du rythme,
mais sa langue est rude et il abuse de la mythologie
païenne. C'est déjà un penseur moderne par la hardiesse
de ses vues ; champion du gallicanisme, il écrit contre le
pouvoir papal (1510). Rabelais l'a continué en tant que
conteur satirique (3).
D'autre part, Le Maire est platonicien et même mystique ;
il a été le vrai maître de Ronsard ; s'il a continué les
Rhétoriqueurs, il a d'assez loin amorcé l'évolution de la
Pléiade. « Il est, dit M. Ph. Martinon (4), le premier précur-
seur de notre Renaissance littéraire, le premier poète
moderne, et la Pléiade connaissait en lui un ancêtre. »
Après lui, Héroet a précisé le mouvement et donné l'impul-
sion décisive.
(1) Notons qu'eu 1510 il dédia une épître en vers à l'évèque de Glaudèves
(Basses-Alpes), Sj'mphorien de Bullioud, originaire de Lyon.
(2) Né en 1473, mort en 1524 ou 1548.
(3) M. Abel Lefranc.
(4) Revue d'histoire littéraire de la France, 1909,
- 29 -
Clément Marot (1497-1544), sans égaler Le Maire pour la
pensée, lui est très supérieur comme poète ; il est le maître
de notre poésie sous François l" -. Ronsard l'a reconnu.
Marot continua Crétin dans les petits genres ; il y excella
souverainement.
11 est spirituel, charmant : il représente la pure tradi-
tion gauloise : il tient encore au moyen âge, malgré son
goût pour la Réforme, pour Pétrarque et les Italiens ; il
est à la fois le dernier trouvère et un représentant de la
Renaissance.
Malgré les lacunes de son éducation, il a traduit des
pièces grecques, latines, italiennes (Pétrarque) : il semble
aspirer au titre d'humaniste ; mais il est, avant tout, un
conteur, l'ancêtre direct de La Fontaine et de Voltaire, qui
ne l'ont pas fait oublier. S'il a abordé la philosophie et les
problèmes religieux, ce n'est que par accident ; il n'est
original que dans les genres moyens.
Toutefois, pour être équitable, mentionnons : lo la pièce
intitulée Au Roi (du temps de son exil à Ferrare), 2° la
Complainte de la mort, qui sont d'une assez belle enver-
gure ; c'est par là qu'il annonce lui-même les temps
nouveaux.
Un bref exemple (sur la destinée humaine) :
Pourquoi voulez-vous tant durer
Ou reualtre en fleurissant âge ?
Pour pécher ou pour endurer ?
Y trouvez-vous tant d'avantage ?
Certes, celui n'est pas bien sage
Qui quiert (demande) deux fois être frappé
Et veut repasser un passage,
Dont à peine il est échappé.
Ainsi, le « gentil » Marot a montré à son ami Héroèt
- 30 -
qu'il entrevoyait une poésie plus haute que celle du temps
présent et que la philosophie s'offrait aux audacieux.
§ m. — L'école de Marot.
On a pu admettre qu'il y eut une ôcole de Marot pour
l'opposer à celle de Ronsard, qui prétendit prendre sa
place en brisant avec le passé. En réalité, Marot fut le
centre d'un groupe d'amis que l'on a supposés ses disci-
ples ; il ne fut pas un chef d'école.
Mellin de Saint-Gelais, La Borderie, Gh. Fontaine,
Brodeau, Pelletier, Héroët, Maurice Scève et d'autres
eurent pour lui du respect et de l'affection : ils l'imitèrent
même plus d'une fois, mais ne se laissèrent point dominer,
ni absorber ; chacun suivit sa voie propre et garda sa
physionomie particulière, notamment Héroët et Maurice
Scève.
S'il n'y a pas eu de doctrine imposée par un maître, ni
de règles et d'aspirations communes (1), ni de plan de
campagne accepté pour conquérir l'opinion, ni enfin
de manifeste littéraire, c'est qu'il n'y a pas eu d'école.
Par contre, il y eut une école de Ronsard, la Pléiade.
Sans doute, en 1537, une circonstance groupa les amis
de Marot contre son ennemi, Sagon (d'où il fit sagouin) ;
le valet Frippelippes fustigea le calomniateur et lui
opposa, pour défendre son maître, l'admiration des meil-
leurs poètes du temps. Ce fut un moment glorieux pour
Marot, mais il n'était chef qu'eu apparence : il lui a suffi
d'être le meilleur poète de la Cour brillante de François I"''.
A côté de lui, sous son ombre amicale, Héroët et l'école
lyonnaise préparaient le renouvellement de notre poésie ;
nous estimons qu'Héroët et M. Scève dominent d'assez
(1) V»ir: Histoire littéraire, P. de JuUeville, m, p. 121, (Ed. Bourciez.)
- 81 -
haut ce que l'on appelle l'école raarotique. En effet, ils
abordent de front les grands sujets ; ils veulent déjà
restaurer la littérature et la pensée par l'étude et l'imi-
tation de l'antiquité grecque.
Nous avons un document précis pour marquer cette
transition : c'est VArt poétique (1), de Thomas Sibilet,
publié en 1548. Sans doute, il considère Marot comme un
maître et un oracle : il loue volontiers les amis de Marot :
il n'a personnellement qu'une valeur secondaire ; mais il
reflète un état d'esprit assez nouveau, puisqu'il parle
déjà t de l'illustration et augmentation » de la langue
française.
Or, c'est pour réfuter celui qui allait leur couper l'herbe
sous les pieds que, peu après, Joachim du Bellay et Ronsard
lancèrent leur manifeste : Deffence et illustration de la
langue française, en lui empruntant sa formule de
combat.
Pour mieux marquer, à son insu peut-être, que la
Pléiade continuait l'évolution de certains amis de Marot,
Sibilet, dans l'édition de 1556, inséra l'éloge de Ronsard
et de du Bellay, bien qu'ils l'eussent vivement combattu.
Un humaniste du temps (1552), Antoine Muret, a dit que
la poésie avant Ronsard était un amusement de femme-
lettes oisives {delectare otiosas 7nulierculas) ; c'est une
erreur ; il oublie les œuvres de Maurice Scève, d'Héroët
et de la reine Marguerite, sœur de François I««".
(1 Ai-t jjottique françai» pour l'instruction de» jeune* studieux encore peu
avancé» en la poésie francise. (Paris, GUles Corrozet. — Privilège du 27 juin
1548\
CHAPITRE III.
Les précurseurs de la Pléiade (1530-1550).
Pour pénétrer l'œuvre d'Héroët, il faut d'abord jeter
un regard sur les théories de l'amour, selon ses divers
aspects : courtois, mystique, chevaleresque, platonique,
néo-platonicien. On discernera ainsi le dosage des senti-
ments profanes, chrétiens et mystiques. Chez nous, des
troubadours provençaux à Héroët, ce qui a prévalu, c'est
la délicatesse, l'honneur, le dévouement et quelque chose
de supérieur à nous-mêmes.
Traitons donc à la hâte les questions suivantes : amour
courtois, pétrarquisme, néo-platonisme, traduction de
Platon, école lyonnaise, enfin doctrines de Marguerite de
Navarre et leur influence sur Héroët, ce qui nous fixera au
cœur même de notre travail.
§ I, — L'amour courtois. — Le Pétrarquisme.
Sans parler ici de Platon, dont les idées seront exposées
à propos de ses disciples plus ou moins directs et d'Héroët
lui-même, reportons-nous au moyen âge.
L'amour courtois constitue le fond des troubadours vers
la fin du XF siècle ; il est sorti du christianisme, non de
l'antiquité ; il s'est confondu bientôt avec l'esprit cheva-
leresque ; du Midi il est passé chez les trouvères ; vers
1220, un bon chapelain du Nord réunit les décisions ou
-33 -
sentences amoureuses des nobles dans l'Ai^t d'aimer
suivant les règles de l'honneur; au même siècle, un
prédicateur dit en chaire (1) : « Point de brave chevalier
à moins qu'il n'aime ; c'est l'amour qui inspire la bravoure
aux guerriers. »
Il implique la politesse, la vertu, la piété : il lève les
âmes vers les choses célestes ; » il faut aimer pour mieux
en valoir et non jamais pour en empirer » ; il est admis
« que l'amant qui entend à loyaument servir une dame
sera sauvé » (ira au ciel). Ainsi, l'amour courtois est
comme une transposition profane de l'amour divin ; il est
le même, au fond, que l'amour mystique de l'Imitation (2).
Tout cela est présenté délicieusement dans le lai de
l'Oiselet (3) ; Tamour, privilège de la noblesse, est interdit
au vilain et au bourgeois ; on ne le conçoit point sans
l'élégance de la Cour ou du château, sans le point d'hon-
neur, sans un idéal supérieur de dévouement ; la saison
printanière étant celle de l'amour, les oiseaux sont les
prêtres de ce culte et les interprètes de Dieu dans leurs
mélodies ; l'amour terrestre et l'amour divin constituent
une seule religion.
La chevalerie n'a été que cette doctrine mise en œuvre :
l'esprit chevaleresque a persisté jusqu'au x.\v siècle,
puisque Bayard en fut le champion et que sous le roi
Henri II, vers 1550, le roman d'Amadis eut une vogue
extrême ; seulement une galanterie raffinée, bien que
parfois dénuée de scrupules, remplaçait déjà la pure
« courtoisie » ; on se passionnait pour la touchante aven-
ture de Tristan et Iseult, mais on ne mourait plus d'amour.
(\] Lecoy de la Marthe : La Chaire au moj/en âge (p. 392).
(2) M. LansoD.
(3) G. Paris : Légende* du moyen âge, pp. 256 et Sq.
3
- 34 -
Si l'amour chevaleresque et mystique procède de l'esprit
chrétien et guerrier, il a trouvé sa formule théorique dans
Platuii ; c'est la lecture du Banquet qui a permis d'en
constituer une doctrine (1).
D'après Platon, l'amour s'attache à la beauté des corps,
puis à la beauté des sentiments, des idées, enfin à l'idée
suprême du Beau ; de la créature il s'élève jusqu'au
Créateur.
Cette théorie fut acceptée en partie par les premiers
Pères de l'Eglise. Saint Augustin est platonicien, parce
que l'amour, selon le philosophe grec, nous conduit logi-
quement à l'amour de Dieu (2) ; seulement le platonisme se
transformera en un mysticisme chrétien : il faut aimer
d'abord, non la créature, mais Dieu lui-même, parce que
l'amour terrestre est un péché.
Chez les Italiens, à la fin du xiif siècle, Dante a ébauché
ce que nous appelons l'amour platonique, mélange de
tendances anciennes, chrétiennes, chevaleresques et roma-
nesques. Son amour pour Béatrix est absolument pur ; il
se confond avec l'inspiration poétique et religieuse, avec
l'idée même de Dieu ; c'est un amour de théologien. Dante
a placé Aristote au premier rang des hommes de génie,
mais toutes ses sympathies vont <à Platon ; il en expose les
idées traditionnelles par la bouche de Virgile : « L'amour
allumé par la vertu en allume toujours un autre, pourvu
que sa flamme paraisse au dehors (3). »
(1) Voir : Saint-Marc Girardin, Cour» de littérature dramatique, t. II,
chap. 36 (Charpentier, 1890) ; A. Mézières, Pétrarque (Didier, 1868).
(2) Saint-Marc Girardin.
(3) Purgatoire, ch. 22. — Cette idée de Platon sera reprise par fléroët.
-86 -
L'amour de Pétrarque pour Laure est déjà moins épuré
et plus littéraire : il s'attache à l'âme, mais sans dédai-
gner la beauté matérielle ; bien qu'il ait prôné la gloire, la
vertu et la piété envers Dieu, il n'est pas bien dégagé des
sens ; aussi, Pétrarque, dans sa vieillesse, a-t-il regardé
cette passion comme une erreur et une faute. Mé .liste,
même en politique, s'il n'a pas bien connu Platon, il a
toutefois deviné le sens et la beauté de sa doctrine (1).
En somme, comme on l'a dit, « il fut plus vertueux qu'il
n'aurait voulu l'être » (2), bien qu'il fût homme d'Eglise;
c'est en chantant une passion inassouvie qu'il devint un
grand poète et immortalisa Laure de Sade. Héroët se
montrera plus réellement platonicien.
Pétrarque, théoricien de l'amour, fut très goûté en
France, même après que Platon eut été traduit en latin
(par M. Ficin, en Italie). Le Maire de Belges (3) le vantait
en 1509 comme son « vrai maître en amours ». Marot
traduisit plusieurs pièces (1515), et d'Oppède le traduisit
entièrement (1538).
Plus tard, du Bellay et Ronsard le prisèrent fort et
parfois l'imitèrent, s'inspirant aussi d'autres poètes italiens,
Tebaldeo, Bembo, Sannazar, puis Angelo Gostanzo ; mais
Pétrarque demeura le maître révéré, malgré quelques
palinodies.
Seule, la lecture directe de Platon pouvait mettre en
échec son influence ; de là, le néo-platonisme qui inspira
l'Ecole lyonnaise et l'œuvre d'Héroët.
(1) n ignorait le grec, et Platon n'était pas encore traduit. — Voir Mézières.
(2) Ibid.
(3) Voir : Revue d'histoire littéraire de la France, 1910, snr Joseph Vianey.
— Le Pftrarquigme en France au XVI' tiè^e, 1909, Masson.
- 36 -
§ II. — Le néo-platonisme.
C'est à Florence, autour des Médicis, en 1463, que
Marsilo Ficin (1) commença la traduction latine des dia-
logues de Platon, « les échauffant, les ressuscitant du feu
de son esprit (2) ». Son commentaire du Banquet est
excellent ; nul doute qu'Héroët ne s'en soit inspiré. Le
pape Léon X goûta vivement le néo-platonisme. « La
pensée de la Renaissance (3), la pensée médicéenne a sa
métaphysique dans Marsile Ficin : il fut le véritable
prêtre de la Florence esthétique pendant un demi-siècle. »
M. Ficin conçut l'amour selon la pure doctrine de
Platon ; il n'y ajouta rien et l'accepta tout entière ; c'était
un système complet, assez différent des intuitions de
Pétrarque, bien que fondé sur le même principe : la supé-
riorité de l'idée sur la matière.
Chez Pétrarque, le sentiment de l'amour est sensuel,
malgré ses subtils raffinements ; dans Platon, il est plus
élevé, plus philosophique, n'aspirant qu'au Bien suprême ;
la beauté terrestre n'est qu'un échelon pour se hausser à
l'Idée éternelle.
Ajoutons que Ficin traduisit aussi les Alexandrins
(Plotin, Jamblique, Proclus) et adopta en partie leur
mysticisme. C'est par ce côté qu'il eut une grande
influence sur Marguerite de Navarre, dont nous parlerons
plus loin ; c'est elle en particulier qui révéla Platon aux
Français (4).
(1) 1433-99.
(2) Péladan, V Humanimne. (Sansot 1909.)
(3) Ibid., p. 100.
(4) Voir : Revue d'histoire littéraire de la France, 15 janvier 1896. — Ze
mouvement platonicien en France (1500-50), par Abel Lefranc.
- 37 —
D'ailleurs, François I^', son frère, encouragea les tra-
ducteurs des œuvres grecques et latines. Pelletier (du
Mans), dans son Art poétique, observait que • par les
traducteurs la France avait commencé à goûter les bonnes
choses ». C'est à ce prince que Marot dédia des pièces
traduites d'Ovide, Hugues Salel, son Iliade, Pelletier, son
Odyssée, Et. Dolet, les Tusculanes de Gicéron ; c'est lui
qui demanda la traduction de Plutarque à Amyot.
Les poètes de la Pléiade suivront le mouvement ; Ron-
sard s'exercera sur le Plutus d'Aristophane : J. du Bellay,
après avoir condamné les traductions des poètes, traduira
en vers deux chants de ï Enéide. Avant eux, Sibilet avait
traduit VIphigénie à Aulis, d'Euripide; il avait dit dans
son Art poétique ; « La traduction est aujourd'hui le
poème le plus fréquent et le mieux reçu des estimés poètes
et des doctes lecteurs » Il est certain que, malgré
une certaine inexpérience et des erreurs de sens inévita-
bles, elle assouplit notre langue et l'enrichit.
Les œuvres de Platon furent l'objet de maints travaux.
Voici, d'après A. Lefranc et G. Lanson, quelques-uns de
ceux publiés en France :
1520. Le Timée, traduction de Ghalcidius.
1^7. Edition grecque du Cratyle.
1532. Commentaire de Proclus sur le Timée.
1533. Traduction complète (en latin) de Platon, par
Marsile Ficin. — Date très importante.
1536. Edition du Timée; traduction du Pfiédon, par
M. Ficin.
1539. Edition grecque de V Apologie de Socrate.
1541. Bonaventure des Périers traduit le Lysis.
1541-44. Editions grecques du Banquet^ etc.
1544. Etienne Dolet traduit VAxiochus et YHipparchtis.
1546. Traduction française du commentaire de Ficin sur
le Banquet, par Symon du Bois (Silvius). — Traduction
de VIon par Richard le Blanc.
- 38 -
1547. Traduction du Criton, par Philibert du Val, évo-
que de Séez, d'après l'ordre de François 1er.
A Lyon, furent imprimées les œuvres complètes de
Platon (en latin), chez Gryphe (1546), et chez Tournes (1550),
petit format portatif (1).
Nous n'avons pas inscrit Héroêt comme traducteur de
Platon, bien que son Androgyne ait figuré parfois parmi
les traductions. Il a interprété plutôt qu'il n'a « trans-
laté » ; s'il a fidèlement dépeint l'amour selon le néo-
platonisme, il l'a présenté à sa manière.
L'Ecole lyonnaise et Marguerite de Navarre vont nous
permettre de 1^ voir dans son milieu et sous son vrai jour,
avant d'aborder enfin l'étude de ses œuvres.
§ m. — L'Ecole lyonnaise.
Durant la période qui nous occupe (1530-50), Lyon fut la
capitale intellectuelle de la France (2). Riche par le
négoce, par la fabrication des étoffes de soie, elle était la
première grande étape d'Italie en France ; elle reçut le
premier choc de la Renaissance et en ressentit une
secousse profonde.
Ce fut comme une fureur d'étude et d'érudition : on y
(1) Signalons,
après
François I" :
1548.
Traduction française de V Apologie de Socrate, par Hotman;
1552.
— le Timée, par Louis le Roy ;
1553.
— le Phédon et le 10« livre de la Répu-
blique, par le même ;
1556.
— le Banquet, par Mathieu Héret ;
1559.
— — par Louis le Roy ;
1578.
— — par La Borderie.
1579.
— le Lyiis, par Biaise de Vignère.
(2) Voir :
Bévue d'hittoire littéraire de la France, 1898 (article sur Antoine
da Moulin).
- 39-
compta bientôt plus de 2,500 imprimeurs, libraires, relieurs
et fondeurs; elle rivalisa avec Venise elle-même; les
éditions gréco-latines se multiplièrent ; beaucoup d'oeuvres
contemporaines y furent publiées, parce que la liberté y
était plus grande qu'à Paris ; Etienne Dolet et Rabelais y
furent correcteurs d'imprimerie. Des échanges et une vente
énorme de livres avaient lieu aux quatre foires annuelles,
qui attiraient les acheteurs de France (Provence et Nord),
de Suisse, d'Italie et d'ailleurs.
C'est à Lyon que le pétrarquisme, puis le néo-platonisme
eurent d'abord le plus d'adeptes ; d'autre part, Marguerite
de Navarre et son cercle d'amis (lyonnais ou autres) ne
voyaient dans l'amour qu'une pure idée intellectuelle et
glissaient de là dans les rêves mystiques.
Cet état d'esprit contrastait avec les vrais tenants de
Marot ; un travail secret préparait l'évolution de la poésie
en la portant vers les hautes conceptions. C'est ce que n'a
pas noté Sainte-Beuve, d'ordinaire plus perspicace (1) ;
il rattache Ronsard a Marot, sans distinguer les intermé-
diaires ; il estime qu'on a réhabilité trop de poètes de cette
époque : « On est tombé (2) dans le menu, dans la recher-
che à l'infini, dans la curiosité locale et arbitraire. »
Rappelant Pelletier du Mans et Ponthus de Thiard, dont
il s'est occupé, il ne revient pas sur Héroët, qu'il avait
signalé en 1828, quarante années auparavant. Et c'est
dommage ; il a laissé ce soin à d'autres. Pourtant il a
étudié d'assez près Louise Labé et Maurice Scève, mais
sans discerner en celui-ci un avant-coureur de la Pléiade.
Louise Labé (152.5-86), dite « la Belle Gordière ', qu'on ne
peut omettre à propos de l'Ecole lyonnaise, a chanté
l'Amour et ses fureurs ; elle a écrit quelques beaux
sonnets pour peindre la passion sensuelle ; elle imite les
(1) Nouveaux lundù, Vf. L'école lyonnaise, 1868.
(2) Ibid., p. 296.
Grecs, les Latins, les Italiens, en gardant quelquefois un
accent personnel. En vain, elle tâche de s'élever à l'anaour
platonique ; elle n'y parvient pas, bien que, dans un opus-
cule en prose {Débat de folie et d'amour), elle ait rappelé
le mythe de l'Androgyne.
La première édition de ses œuvres est de 1555, mais elles
remontent plus haut. Sainte-Beuve voit en elle une sœur
aînée de Musset et observe que ses poésies, bien que
parues dans les premières années de la Pléiade, n'en
relèvent nullement.
C'est Maurice Scève (1), qui est le chef de l'Ecole lyon-
naise et néo-platonicienne. Il a relevé le sentiment
poétique ; il est, malgré ses rudesses et ses obscurités, un
vrai poète lyrique, avant du Bellay et Ronsard. Son poème
de Clélie (2) (1544), composé de 149 dizains, est trop souvent
rocailleux et quintessencié, mais il y a une puissante
inspiration. E. Faguet a dit de lui qu'il fut presque un
grand poète et en a cité un curieux fragment d'allure
symboliste (3).
En 1562, Scève publia un livre touffu, étrange, parfois
inintelligible, le Microcosme. Avant cette date, il s'était
rallié à la Pléiade. Dans ses Regrets, J. du Bellay lui a
dédié le sonnet 137e à son retour d'Italie :
« Scève, je me trouvay comme le fils d'Anchise
Entrant dans l'Elysée, et sortant des Enfers,
Quand, après tant de monts de neige tous couverts.
Je vis ce beau Lyon, Lyon que tant je prise »
Outre Louise Labé, Scève eut des admirateurs groupés
(1) 1510-64 (dates approximatives).
(2) Anagramme de l'Idée.
(3) Histoire de la littérature françaite, I, p. 383.
autour de lui : Olivier de Magoy, Pontus de Thiard, et
d'autres. Il se rencontra, à Lyon, avec de Sainte-Marthe,
Fontaine, Rabelais, Dolet, avec Héroët sans doute ; Lyon
fut, • à cette époque (1', un centre unique en France : une
vie intellectuelle singulièrement intense s'y épanouissait
en toute liberté, puisqu'il n'y avait ni Sorbonne, ni Parle-
ment pour la gêner ».
En 1542, les deux premiers livres de Rabelais sortirent
des presses de Dolet (2), en même temps que la Parfaicte
A?nye d'Héroët, dit la Maisonneuve, et que les œuvres de
Marot.
Pontus de Thiard (1521-4605), qui fut peu après • le
philosophe de la Pléiade », d'après Brunetière (3), admi-
rait fort Maurice Scève ; c'est dans le sens du platonisme
que s'exerça son influence sur Ronsard, après avoir
imité les pétrarquisants italiens. Ainsi, avant d'appartenir
à la Pléiade, il fut de l'Ecole lyonnaise ; nous devons le
compter, comme Scève, son maître, parmi les précurseurs.
Du Bellay lui adressa plus tard un sonnet dont voici le
début {Regrets. 155) :
« Thyard, qui as changé en plus grave écriture
Tou doux style amoureux, Tyard, qui nous as fait
D'un Pétrarque un Platon, et si rien plus parfait
Se trouve que Platon, en la même nature »
L'influence de l'Ecole lyonnaise sur la Pléiade est cer-
taine : Brunetière l'a prouvé sans réplique (4). Mais il
faut ajouter, avec M. Abel Lefranc, que Marguerite de
Navarre et son groupe avaient devancé les Lyonnais dans .
(I) A. Lefranc, Uùtoire du Collège de France, p. 9"- (Hachette, 1893.)
(2^ Etabli à Lyon vers la fin de 1534. — Il imprima aussi Saint-Gelais et
Ch. Fontaine.
(3) Bévue de» Deux-Monde», 15 décembre 1900.
(4) Ibid.
- 42 -
l'étude de Platon ; la Parfaicte Amye parut deux ans
avant la Clé lie de M- Scève ; il n'est pas douteux qu'Héroët
exerça une action décisive ; l'éclatant succès de son livre
suffit pour l'attester.
Ainsi, vers 1544, le groupe de Marguerite sembla se
confondre avec celui des Lyonnais, mais c'est après avoir
pris l'initiative de l'évolution. Quant à Héroêt, il ne
s'écarta point du sillon ouvert par la reine de Navarre.
§ 4. — Marguerite de Navarre et Héroët (1).
Vers 1540, la sœur de François 1er, ayant des chagrins
intimes, chercha l'apaisement dans la lecture de Platon ;
elle affirma de bonne heure son goût pour les dialogues
de ce philosophe et les expliqua aux lettrés de sa petite
Cour.
Puis elle leur demanda de les traduire en français.
Bonaventure des Périers traduisit (1541) le Lysis. d'après
M. Ficin ; Dolet, VAxiochus (2) (1544) et VHippay^que ;
deux années plus tard, il fut brîilé, victime du platonisme
et de la Sorbonne, Marguerite n'ayant pu le sauver.
Sans doute, le mouvement platonicien remontait au delà
de 1540, puisque le Collège de France, auquel Marguerite
s'était activement intéressée, avait débuté en 1530, que la
traduction latine de M. Ficin s'était répandue dès 1533 et
qu'Héroët, en 1536, avait présenté à François 1er son
Androgyne. Mais les âpres discussions soulevées par la
•Réforme empêchèrent les progrès du néo-platonisme
(1) A. Lefranc, Revue d'histoire littéraire de la France, 15 janvier 1896. Le
mouvement platonicien en France (1500-50). — Voir du même auteur :
"Marguerite de Navarre et le platonitme de la Renaissance. (Bibliothèque de
l'Ecole des Chartes, 1897.)
(2) Faussemeat attribué à PlatoQ,
- 43 -
entre 1530 et 1540 (1) ; il ne put prendre qu'à cette date
tout son essor.
Toutefois, dans cet intervalle, Marguerite inspira à ses
familiers, humanistes et poètes, le goût de l'idéalisme ;
elle résidait à Paris, à Alençon, à Lyon ou à Nérac
(Béarn). lisant ou dictant, dans sa litière, au cours de ses
voyages. Parmi ses admirateurs (Marot, Rabelais (2),
Brodeau, des Périers, du Moulin, Dolet, Charles de
Sainte-Marthe ....), elle distingua de bonne heure Héroët,
puisqu'en 1524 elle l'avait gratifié de 200 livres ; elle le
pensionna jusqu'en 1539.
On causait librement sur toutes les questions de littéra-
ture ou de philosophie ; on sacrifiait Aristote à Platon ; on
penchait vers les nouveautés de la Réforme ; on racontait
des anecdotes qui figureraient ensuite dans les recueils,
y compris celui de VHeptaméron.
Pas d'étiquette, ou si peu ! Liberté des opinions : un seul
précepte (a-t-on dit) : Fais ce que vouldras, comme dans
l'abbaj-e de Thélème. On a même supposé '3) qu'autour
d'elle fut esquissée la doctrine pantagruélique, qui est la
sagesse enjouée et au besoin très virile.
Marguerite fut naturellement suspecte à la Sorbonne ;
ses ouvrages de prose et de vers, d'allure indépendante,
étaient examinés d'assez près ; ainsi le poème intitulé :
Miroir de l'âme pécheresse fut dénoncé, comme entaché
d*hérésie, par Béda (syndic de la Faculté de théologie), qui
osa réclamer la censure contre la sœur du roi.
Héroët vécut assez longtemps autour de celle-ci pour
11) M.-A. Lefranc.
(2) D lui a dédié le troisième livre de Pantagrut'.
(3) Marty-Laveaux, Hùtcnrt littéraire, (P. de JolleTille), LU, p. t>4.
_ 44 -
>t
connaître à fond ses idées sur Platon et sur l'amour. Elle
demeura néo-platonicienne ardente, avec des tendances
au mysticisme.
Elle a subi surtout l'influence de Marsile Ficin ; comme
lui, malgré la hardiesse de ses vues, elle garda la tradi-
tion catholique ; ses dialogues préférés étaient Lysis, le
Banquet et Phèdre; ce sont les trois ouvrages dont
Héroët s'est le plus inspiré.
Ses poésies sentent l'improvisation; il y a de beaux
traits, malgré la négligence de la forme ; son chef-
d'œuvre est le Triomphe de l'agneau (Marguerite des
Marguerites).
Ses doctrines sont flottantes ; elle incline même au
panthéisme :
« Dieu est toat astre, bonté, savoir,
Vérité, vie et puissance et pouvoir (1). »
Elle semble diviniser l'amour pur :
* Amour loyal et ferme.
Qui n'a jamais fin, ni terme.
Droit au ciel nous conduit. » {Les Marguerites.)
Et dî^ns les Dernières poésies :
« Le lien qui est entre nous deux
N'est chair ni sang, que trop nous desprisons
Pour nous lier en si fortes prisons. »
Elle s'élève jusqu'à « la Beauté première » ; elle professe
l'identité en Dieu de la perfection et de l'Amour ; elle
rappelle [Dernières poésies) les deux mythes : l'Andro-
gyne, la naissance de l'Amour : nous les retrouverons
dans Héroët.
Elle abuse des subtilités et des vains effets de mots.
(1) Dernière* poéties. p. 237. (Publiées par A. Lefranc. A. Colin, 1896.)
Mais elle a visé toujours très haut, selon sa devise : Non
inferior^a secutus.
D'ailleurs, il lui arrive d'énoncer nettement un principe :
« L'amour rend la vie triomphante,
Forçeant an cœur le désir de vertn.
Dont à la liu le rend si revestu
Que d'animal le fait estre vray homme (1). »
V Heptaméron fut composé de 1540 à 1549 (2), lorsque
Marguerite était dans la plénitude de sa pensée, vers la
fin de sa vie. Selon la liberté du temps, il y a des écarts
de langage dont il ne faut pas être choqué outre mesure ;
la rudesse, la grossièreté même n'en sont qu'apparentes ;
une honnête femme du xvf siècle pouvait publier uii
pareil livre.
Au fond, elle y a développé, comme dans ses poésies, ïa
théorie de l'Amour pur, dont Dieu lui-même est le prin-
cipe et la fin : on s'élève jusqu'à lui par l'intermédiaire
des créatures (3).
Dagoucin (Nicolas Danju, évêque de Séez) est le théori-
cien de cet amour platonique ; Parlamente représente
Marguerite de Navarre. On n'a que l'embarras du choix
dans les Nouvelles (4), à propos de la discussion qui clôt
les récits.
(8e Nouvelle.) Dagoucin dit : * Si notre amour est fondé
(1) Dernières pofêie», p. 305.
(2) Publié seulement en 1558.
(3) Voir : Revue de» Deux-Monde», 15 juin 1896. — Article de M. Doumic sur
] es Dernière» poésie».
(4) 8, 12, 14, 19, 21, 22, 23, 24, 34, 40, 52, 53, 57, 70.
- 46-
sur la beauté, bonne grâce, amour et faveur d'une femme,
et notre fin soit plaisir, honneur ou profit, l'amour ne
peut longtemps durer ; car, si la chose sur quoy nous la
fondons défault (vient à manquer), notre amour s'envole
hors de nous. Mais je suis ferme à mon opinion que celuy
qui aime, n'ayant autre fin, ne (ni) d'sir, que bien aimer,
laissera plus tôt son âme par la mort que cette forte
amour saille (s'élance hors) de son cœur. »
(12e Nouvelle.) Le même personnage : « Celui qui aime
parfaitement craindrait plus de blesser l'honneur de sa
dame qu'elle-même. »
(19e Nouvelle.) Parlamente : * J'appelle parfaits amants
ceux qui cherchent en ce qu'ils aiment quelque perfection,
soit beauté, bonté ou bonne grâce ; toujours tendans à la
vertu et qui ont le cœur si haut et si honnête qu'ils ne
veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses
que l'honneur et la conscience réprouvent ; car l'âme, qui
n'est créée que pour retourner à son souverain Bien, ne
fait, tant qu'elle est dedans ce corps, que désirer d'y
parvenir. »
La 21e Nouvelle expose que « l'amour de la femme,
bien fondée sur Dieu et sur honneur » est supérieure à
l'affection des hommes.
» Je sais bien, dit Dagoucin, que les hommes sont
hommes et sujets à toutes passions ; mais si est-ce (1)
qu'il y en a qui aimeraient mieux mourir que, pour leur
plaisir, leur dame fît chose contre sa conscience. » (53e.)
La 57e Nouvelle offre le touchant modèle de l'Amour
platonique chez un milord anglais dont le parfait bon-
heur consiste à porter sur son habit un gant comme
souvenir.
(1) Mais, certes, il..
— 47 -
Concluons (avec la 70e) qu' * un amour vertueux et
honnête n'a jamais fin en ce monde, ne (ni) en l'autre ».
En résumé, l'àme veut s'élever jusqu'à Dieu ; mais, tant
qu'elle est avec le corps, elle n'y parvient point ; la vue
des objets approchant de la perfection la met sur la voie
pour s'élancer vers ;,i Vertu et la Beauté soMveraines ;
la créature étant imparfaite. Dieu seul réalisera nos
aspirations.
Voilà la doctrine néo-platonicienne ; c'est celle de
Marguerite et d'Héroët.
Il y a, dit M. Abel Lefranc, « concordance frappante »
entre leurs théories. Ce qui précède ne nous a pas éloignés
de notre sujet, puisque la Pay^faicte Araye, on va le
voir, répond de tous points à l'idéal platonicien de
VHeptaméron.
Ainsi, en admettant que l'Ecole lyonnaise a contribué à
l'avènement de la Pléiade, il faut reconnaître que Margue-
rite et ses amis avaient d'abord déterminé le mouvement ;
avec Maurice Scève et sous l'inspiration de cette reine,
Héroët nous apparaît comme le chef des avant-coureurs
ou des fourriers de Ronsard.
Examinons donc de près l'ensemble de son œuvre ; cette
étude, nous l'espérons, confirmera les idées générales que
nous venons d'esquisser.
•— ^jft^s-»
CHAPITRE IV.
L^œuvre d'Héroët.
I. — L'Androgyne. — Autre invention, — Complainte.
Le poème principal est la Parfaicte Amye ; mais
VAndrogyne, qui l'a précédé, doit être d'abord étudié,
ainsi que deux autres pièces : on en comprendra mieux la
portée et la signification.
§ I. ~ L'Androgyne (394 vers).
Présenté au roi François 1er en 1536 (1), cet essai plato-
nicien fut sans nul doute composé « sous l'inspiration de
Marguerite de Navarre (2) » ; il est tiré d'un passage
célèbre du Banquet (discours d'Aristophane) ; c'est une
imitation libre, non une traduction, d'après le texte latin
de Marsile Ficin. Gomme son ami Dolet, notre poète ne
savait pas assez de grec pour s'attaquer au texte original.
Il explique l'origine de l'amour, puis ses déceptions et
ses méprises, d'après l'allégorie des Androgynes ; sou
point de départ est celui du philosophe, mais il présente
une suite et des conclusions différentes.
(1) Imprimé en 1542.
(2) M. -A. Lefranc.
- 49
Le poème débute par une Epître au Roi (1-141) d'une
assez belle et noble allure. Idées essentielles : François
est le premier protecteur des lettres, ne lisant rien « qui ne
soit élimé » : il sera indulgent pour « le style dur et rude »
de l'auteur ; celui-ci et les écrivains en général lui doivent
beaucoup :
t Plus vous devons que ne pensons devoir » . (40)
François !«'■ est vraiment le roi, non des corps, mais des
esprits ; il dirige des hommes, non des bêtes (des igno-
rants), différant en cela de ses prédécesseurs : c'est « un
conducteur plus que mortel » ; il a rétabli l'étude du grec et
de l'hébreu en France ; il a rappelé les bannis (Marot,
Lefèvre d'Etaples, Gérard Roussel) :
t Sous votre nom, sous votre bon exemple,
On peut vanter ce royaume très ample
De n'être moins en lettres fleurissant
Qu'on l'a connu par guerre très puissant. » (87-90).
En particulier, « la langue vulgaire » (le français) lui
doit beaucoup ; une foule de traductions françaises ont
paru ; notre langue s'est perfectionnée merveilleusement :
« Si dira-l'on (1) le vôtre siècle heureux.
Pourquoi heureux ? Heureux pour l'éloquence
Que seul aitrez laissée à toute France. . . (H 8-120).
L'auteur déclare modestement qu'il ne peut présenter un
ouvrage original, « extrait de son (propre) savoir » :
(1) Donc dira-t-on, on dira donc.
-ÔO-
« (Et) ne sais (1) rien, sinon que la science
Des plus savants n'est que pure ignorance. » (127-128)
En somme, l'éloge du roi, sauf l'exagération permise
aux poètes, est exact et justifié
Le poème proprement dit est intitulé : » L'Androgyne
de Platon. » En voici la trame :
Il y eut, dès les premiers temps du monde, trois sortes
d'hommes : d'abord l'homme et la femme, tels qu'ils sont
aujourd'hui, ensuite les êtres doubles ou androgynes.
Ceux-ci, qu'il serait plus facile de peindre que de décrire,
connurent la félicité, ce fu . « le siècle doré » (169).
Mais, devenus outrecuidants, ils méprisèrent les dieux ;
pour les punir, Jupiter ordonna
« Que par moytié ce corps tût séparé,
Et tellement le simple reparé (rehaussé)
Que chaque part vesquit (vécût) pour témoignage
Perpétuel de l'argueilleux outrage. » (181-184)
Ces êtres dédoublés furent longtemps « éperdus de
honte » ; â la fin. ils s'aimèrent en secret ; de là, l'origine
des vrais amis, ou des amants actuels, car l'amitié est, à
vrai dire,
« Recouvrement de perdue moitié (2). » (228)
li y a uii Jc^woCr: « ne pas savoir choisir » ; quand on
M iii;il c.i^^iai, on est accusé de légèreté, mais à tort; il y a
eu simplement erreur, non inconstance. Dès que l'on a
reconnu sa moitié véritable.
(1) Je ue sais rien.
(2) Perdue, trois syllabes. — C'est retrouver la moitié perdue,
- 51 —
< Soudain toate aatre aliiaoce s'oublie
Et le vrai nœad délié se relie^.. > < 267-368)
Cette union n'est détruite que par la mort :
• Deux cœars en an s'arrêtent pour leur vie. » (273)
Tel est le mythe de l'Androgyne; il faut dire que le
récit de Platon est plus net que celui d'Héroët ; celui-ci,
outre qu'il n'a pas voulu reproduire des expressions trop
vives, n'avait pas à sa disposition une langue assez riche,
ni assez limpide ; de là, des obscurités dans plusieurs
passages de cette première partie, qui finit au vers 292.
La deuxième est une sorte de commentaire. Ici, le poète
s'adresse encore au roi. qui, d'ailleurs, mieux que per-
sonne, sait que l'Amour est une passion noble, descendue
du ciel C295--297>.
Les philosophes ont voulu nous dire
Qu'an premier temps, l'&me ent donble Inmière,
Naturelle une (et était la première).
Et l'autre après (1) du créateur infuse. > (311-313)
Elle eut donc une double nature, une lumière naturelle
et divine, mais elle devint orgueilleuse et insolente ; Dieu,
pour la châtier, sépara les deux lumières et retira la
meilleure : l'autre (la plus grossière) trébucha dans le
corps.
Lorsque vient l'adolescence, celle-ci. comprenant sa
perte, aspire au ciel de nouveau, souhaite de retrouver sa
moitié (la meilleure lumière) ; en somme, • elle se rede-
mande • elle-même, selon la forte expression d'Héroët :
(1) Eunite.
52
« Tous ses cris sout de se recommander ;
Tous ses vœux sont de se redemander,
Se demandant, soi-même se présente. » (327-329)
Alors Dieu, qui seul est bon, lui rend sa moitié; l'être
humain est redevenu complet, il est heureux.
Si lame s'élève réellement vers Dieu, elle sera glorieu-
sement vertueuse : si elle se tourne vers « les terrestres
beautés », elle commettra mille fautes et s'exposera à de
nouvelles chutes (368); a la fin, Jupiter ordonnera que, de
nouveau, « son simple soit divisé » (377).
Voilà ce que les Grecs ont dit de l'àme ; ils ont parlé de
Dieu « couvertement » (à mots couverts), à l'aide de fables,
afin d'être compris « de plusieurs simples âmes pleines
de chair » (385). Cette fin (378-394) est la partie la moins
bien venue du poème : elle laisse une impression vague et
un peu pénible.
En somme, malgré les réserves faites, on peut recon-
naître, avec M. A. Lefranc (1), que le vers est d'une
« facture ferme et aisée » et que le style « est manifeste-
ment en avance sur celui de l'époque ».
Pour juger équitablement le poète, il faut se reporter à
son siècle, en oubliant pour une heure la perfection de la
prose platonicienne ; alors on lui pardonnera des hésitations,
des passages nuageux, pour songer qu'il a la force et une
noble sérénité, que notre langue débutait dans la discus-
sion philosophique et qu'il y avait de la témérité, avant
Ronsard, d'élever notre poésie jusqu'aux grands mythes
de l'antiquité.
(1) Jievue d'histoire littéraire de la France, 1896, 15 janvier (p. 16).
- 5a-
De nos jours, le sujet de FAndrogyne a été repris et
étudié par un penseur mystique, paradoxal, souvent pro-
fond, M. Péladan, qui est en même temps un écrivain de
haute valeur. 11 a établi (1) que l'androgynisrae trouva sa
forme parfaite dans l'art grec, qui atteignit à une unité
expressive. L'idéal de la beauté est formé de celle des
deux sexes, dans une proportion informulable : l'art
chrétien, de son côté, l'a réalisé en partie dans la forme
de l'ange. L'Androgyne 2} fut la fleur de l'humanité ; il
l'a commencée, il la terminera.
Nul ne sait ce que vaut une telle prédiction. Reconnais-
sons que le problème est intéressant, qu'Héroêt en com-
prit, grâce à Platon, toute la portée esthétique et morale.
Ses contemporains lui en surent gré ; son essai le mit en
bonne posture parmi les nouveaux poètes. Gorrozet dit
que « ce fut un des poèmes les plus considérables de son
temps ». La tentative était hardie: elle fonda la réputation
d'Héroët. en attendant que la Parfaicte Arnye lui donnât
la gloire.
I n. — Deux autres pièces : a. Autre invention.
B- Complainte.
Elles ont une importance inégale ; si la première n'est
qu'une bluette, l'autre est fort significative : elles complè-
tent le premier essai du poète.
A. Autre invention extraite de Platon :
De n'aimer point sans être aimé (88 vers).
Le titre n'est peut-être • pas exact: sans doute. Platon,
dans le Phèdre, dit que l'amour véritable est toujours
(1) L'Androgyne. (Sansot 1910.)
(2) Voir : M. Gohin.
— 54 -
partagé par l'être aimé. Toutefois, le récit d'Héroët n'est
point dans cet ouvrage : on peut supposer qu'il l'a pris
chez un auteur ancien ou un commentateur moderne (1) ;
d'ailleurs, Marguerite de Navarre a esquissé la même
fable dans ses Dernières poésies (p. 302), en vue de la
même démonstration.
Vénus voudrait que son fils (Eros), « doux, plaisant,
tendrelet », n'eût pas l'apparence chétive, mais grandît
en puissance et vigueur, afin d'être invincible. Une pro-
phétesse consultée lui répond qu'il grandira à la condition
d'avoir un frère {:2&), Antéros, (jui lui inspirera l'émulation
avec le désir de le surpasser :
Car lui (2), qui a victorieux vécu,
Ne peut de Dieu ni d'homme être vaincu. » (.39-40)
Quel est, selon Héroët, le sens de cette allégorie ? (53-58).
L'amour a besoin d'émulation, de réciprocité ; la femme
sera beaucoup aimée, si elle aime beaucoup et montre son
amour, de même que le cadet (Antéros) provoque et excite
Eros, son frère aîné :
» Ainsi coQcluds (3) que l'homme n'est blâmé.
S'il aime peu, quand il n'est point aimé ;
Le faire ainsi, nature lui commande. » (83-85)
Ce petit poème développe une idée ingénieuse et qui
paraît juste ; le style est assez ferme, avec quelque
lourdeur (.4).
(1) La science de Vamour 1911). B. Castiglione a exprimé la même opinion
dans le Courtisan (Il Gortigiano, 1528)
(2) Eros ou Cupido.
(3) Je conclus.
(4) Aii^si le début (1-19) se compose d'une seule phrase.
- 55 —
B. Complainte d'une dame
surprise nouvellement d'amour (310 vers).
Le sujet ne manque pas d'élévation : une femme est
amoureuse d'un prince ; comme elle a un profond senti-
ment de l'honneur, elle restera digne et réservée tout en
l'aimant. Si le prince veut bien venir à elle, il ne sera pas
repoussé ; les derniers vers expriment noblement cet état
d'ame :
« Et .«'il advient qne jamais je le tienoe (i)
Aatant à moi qae je me connais sienne.
Je iui ferai, si mieox ne puis, eutendre
L'heur de revoir et le malheur d'attendre. » (307-310)
Ce poème est imité du Phèdre de Platon ; on doit
admettre qu'il est antérieur à la Parfaicte Atnye : l'abus
des antithèses et la recherche du langage accusent la
jeunesse du poète, ainsi que l'influence de Marot et de
Saint-Gelais i2^ : toutefois il mérite une brève analyse.
La dame éprouve un sentiment nouveau qui la troubie :
s'en rendre compte est chose difficile :
« Car je me veux, sans me perdre, trouver,
Et. sans épreuve, en moi seule éprouver.
Puis, m'éprouvant, safoir ce qui peut être
Qne je connais en moi sans le connaître. > < i9-ii)
Ces concetti à la mode italienne ne sont pas pour
surprendre : tout le xvr« siècle en est infesté ; plus tard.
Corneille lui-même n'osera pas s'en affranchir.
La dame se demande si c'est de l'amour :
(1) C'est an monologue, comme la Par/aide Amye.
(2) M. Gohin.
- 56 -
« .... Je ne sais proprement où me tient
La passion qui me rend langoreuse,
Ni si je dois l'appeler amoureuse.
Mais la douleur amère qui me poinct
11 fut un temps que je ne l'avais point. » (54-58)
On peut voir dans le Phèdre l'éveil de l'amour (1) : • Il
aime, mais il ne sait quoi ; il ne comprend pas ce qu'il
éprouve et il ne pourrait le dire : il ressemble à l'homme
qui, pour avoir trop longtemps contemplé des yeux
malades, sent sa vue s'obscurcir ; il ne connaît pas la
cause de son trouble.... »
La dame essaie de peindre les débuts de sa passion, son
goût pour la parure et les fêtes, mais le plaisir même lui
déplaît (74) ; ensuite elle raconte comment elle rencontra
celui qu'elle devait aimer (107-150) et comment, dit-elle,
» Je lus d'amour évidemment surprise. » (135)
C'est la curiosité de connaître le prince qui l'entraîna
et la fit à son insu tomber dans le piège. Donc elle aime
(157), mais son affection est très haut placée :
« Amour, lequel toute passion passe,
Ne cherche pas volontiers chose basse ;
Et plus il voit une forte hautesse (2),
Là plus son dard et sa torche il adresse. » (186-188)
Sans doute le jeune prince, ayant des sentiments éle-
vés, gardera sa foi dès qu'il l'aura promise (202), mais il
sera recherché par d'autres qui, peut-être, auront moins
de scrupules qu'elle (226), car elle s'est montrée rigou-
reuse et n'a pas voulu se trahir ; aussi, dans un bret
accès de dépit, s'écrie-t-elle :
(1) Traduction Dacier et Grou, p. 348. (Charpentier, 1869.)
(2) Un personnage de grande noblesse.
— 57 —
( Maadit hoDDear ! Tant ta fais estimer
L'ombre de toi sons frivole coastume !
Malbearenx est qui par toi se coostime. * (238-240)
Toutefois elle restera pure et fidèle ; elle ne sera même
pas jalouse :
c Je ne me pais mettre en la fantaisie
Qu'on doive ami quitter par jalousie. » (283-284)
Si le prince aime ailleurs, elle souffrira sans se plaindre,
attendant qu'il lui revienne '1) (306).
La fin du poème a grande allure, ce qui contraste heu-
reusement avec la préciosité du début.
G. Golletet admirait ce morceau (2) : « La Complainte
a des tendresses et des naïvetés qui me touchent et me
charment, et jamais les innocentes et mutuelles flammes
de Daphnis et Chloé ne m'ont plu davantage, quoique
l'antiquité n'ait, à mon avis, en ce genre d'innocence, rien
de plus agréable, ni de plus délicieux. • Cette Ingénue
comparaison avec le récit de Longus peut nous étonner,
mais le bon Golletet n'y voyait pas malice : aujourd'hui
nous sentons mieux ce qui sépare Héroêt de Longus et le
rapproche de Platon.
Ainsi, dans la Complainte, il a peint l'amour pur et
noble, d'après le philosophe grec ; il n'a manqué ni de
vigueur, ni de noblesse ; l'essai est intéressant : il
annonce bien la Parfaicte Amye (o).
(1) Cette idée sera reprise dans la Par/aieu Amye.
(2) Gohin, p. 157.
(3) La première édition (Dolet, Lyon, î542' ne contenait que ce poème
et les trois pièces étudiées ci-dessus. Les autres poésies parurent dans divers
recueils du temps ; nous les réserrons pour la fin.
CHAPITRE V.
Suite de l'œuvre d'Héroët.
II. — La Parfaicte Amye (1542;. — Le Philosophe.
Héroët avait 50 ans, selon toute probabilité, quand il
publia son grand poème ; c'est le produit de sa pleine
maturité, la synthèse de ses études philosophiques, le
couronnement de sa carrière de poète.
M. Gohin l'a parfaitement étudié et a dit ce qui peut
l'expliquer ; nous lui ferons des emprunts, en ajoutant le
résultat de nos recherches, avec nos réflexions person-
nelles.
§ I. — Dans quelles circonstances le poème fut-il composé?
Bien que le sujet soit d'ordre général et d'intérêt univer-
sel, la théorie de l'amour d'après Platon, l'ouvrage fut
« une œuvre d'actualité » (1^ : c'était une réponse à l'Amie
de Court par La Borderie (1541) et une conséquence du
il) M. Gohin (Notice, pp. XIX et suivantes a le premier élucidé cette
question.
- 59 —
succès qui avait accueilli en France le Courtisan, de
l'italien Balthazar Castiglione.
Le Courtisan (1528) se compose d'une suite de dialogues
sur les qualités propres à l'homme de Cour, à la dame de
Palais &' livre.\ et sur l'amour platonique <4* livre). Selon
le désir exprimé par François I«f. Jacques Colin, son
secrétaire, traduisit cet ouvrage et son travail fut revu
par'Mellin de Saint-Gelais (15:37: d'ailleurs, Castiglione
lui-même l'avait écrit pour plaire à François I^r, encore
duc d'Angoulème (1) ; c'est le manuel du parfait gentilhom-
me d'après les traditions italiennes ; c'est aussi • un
traité de métaphysique amoureuse » (2) ; de là, l'en-
gouement des Français et, en particulier, des poètes de la
Cour, puis les protestations contre cette admiration
excessive.
Parmi les œuvres publiées a cette occasion, il faut noter
l'Amie de Court-, La Borderie a fait des emprunts au
Cou>'tisan. mais avec d'évidentes intentions de satire :
« l'amie de Cour » qu'il met en scène est coquette, galante,
non amoureuse, positive jusqu'au cynisme : elle aime les
hommages, à condition qu'ils apportent des espèces son-
nantes ; elle résume ainsi ses idées sur le mariage :
t Quant à mari, je résoas donc ce point
De l'avoir riche on de n'en avoir point. »
A ce prix, elle épousera même un imbécile.
Ce fut une soudaine clameur d'indignation parmi les
poètes, qui, la plupart idéalistes en amour, élevaient leurs
idoles bien au-dessus des mesquines réalités de la vie.
Charles Fontaine, un ami de Marot et d'Héroët. répliqua
le premier dans sa Contt^Amie de Court ,1541^ : il flétrit
(1) Le livre, publie en 1528, arait été commencé avant lôlf».
(2) M. eohin.
- 60 -
en vers virulents la dureté avide et la bassesse de l'hé-
roïne de La Borderie: il terminait par une éloquente
invitation à l'Amour :
« 0 Dieu Asiour, cette imparfaicte amie
Qui est de toi si parfaicte ennemie »
Héroët prit à son tour la parole pour combattre l'adver-
saire commun ; son poème de VAndrogyne le désignait
naturellement pour mettre en pleine lumière la vraie
doctrine platonicienne et couvrir de confusion La Borde-
rie, ce profanateur de l'Amour.
L'on peut admettre avec M. Gohin que les deux vers
ci-dessus lui fournirent le titre de son poème.
% II. — Analyse de « La Parfaicte Amye ».
L'œuvre se compose de 1,662 vers (3 livres) ; le poème de
Fontaine en a 1,282. C'est une complainte, un beau mono-
logue selon le modèle toujours admiré de la Fiammetta
(Boccace).
Notons que, pour bien marquer ses intentions de polé-
mique, Héroët a directement imité dans ses premiers vers
le début de La Borderie.
Etienne Dolet, dans sa préface (1er juin 1542), rappelle au
lecteur qu'il a publié les poèmes de Marot et, dernièrement,
VAmye de Court, puis il ajoute : « Maintenant, je t'en
produis un d'une autre étoffe, c'est-à-dire plus hautain et
de discours plus grave, comme bien (tu) connaîtras en le
lisant diligemment. » C'est 7a Parfaicte Amye qui va
elle-même nous exposer cette haute doctrine.
A. — Premier livre.
Il y a autant de sortes d'amours que d'amis ; je parlerai
du mien, c'est-à-dire de l'amour parfait, tel que je l'en-
tends, sans recourir aux fables, ni aux inventions poéti-
ques (1-30).
— 61 -
Peut-être n'ai-je pas choisi mon ami uniquement à
cause de ses vertus ; je me suis d'abord arrêtée aux
apparences (45), sans être éblouie cependant :
€ De la beauté toutefois que je dy (dis)
Ne fut mon cœur follement étonrdy. » (51-52)
Depuis douze aiis. notre amitié est bien assise, sur des
fondements plus durables que la beauté :
« Plus il vieillit, plus je le trouve aimable (1). » (60)
Par contre, il est moins recherché des autres dames
aux instincts grossiers. J'ai goûté le charme de sa parole;
j'en ai été peut-être « surprise » (79) : mais non : c'est
l'amour seul qui a tout fait. Je n'ai vu ni ses présents, ni
ses dignités (2) (92) ; je l'ai aimé pour lui-même ; ses biens
ont été plutôt un obstacle :
« Et quantesfois (il) souhaita sa richesse
Etre changée en pauvre gentillesse (noblesse).,. (98)
.... C'est que de lui (je) n'ai rien que lui aimé... » (101)
Mon amour est pur: il est « issu de volonté divine « (108) :
il est donc innocent, en dehors de tout péché (3).
C'est la pénétration mutuelle par la pensée qui de deux
cœurs n'en fait qu'un (4) ; les femmes intéressées, avides
[{'' Vers alerte, bien frappé, qui caractérise parfaitement un amour
intellectuel.
(2) Au contraire, l'Amye de Court prise fort la faveur des grands et leurs
richesses.
(3) C'est une pensée de la reine de Navarre (L'Ombre, dans les Margue-
rites) :
« Jugez jamais n'avoir vu Amour tel
Que cestuy-cy que voyez immortel
Puisqu'immortel en est le fondement. »
(,41 Du vers 115 à 160, l'exposition est obscure, entachée de précieux,
comme chez Marguerite de Navarre.
-62-
de cadeaux, ne sauraient comprendre un amour aussi
élevé et aussi noble (1) (156).
J'ai confiance en mon ami, car « il tient de la déité »
(175} ; c'est mon dieu terrestre (183); je ne suis pas jalouse;
tous ses plaisirs sont les miens (2) (196) ; je lui pardonne
même ses caprices pour d'autre'-^ dames, car ils sont
passagers yMl). un me dira que, si je lui accorde toute
latitude, c'est pour être libre moi-même. — Non. J'aime
trop pour vouloir un autre ami (224).
Il en est qui excusent les hommages des importuns
comme étant un hommage à l'ami préféré (240). Je leur
réponds : Quand la dame parle à un autre et que ce
dernier n'est pas content d'avoir subi un refus, s'il persé-
vère, c'est qu'on lui a dit d'espérer. Si elle déclare qu'elle
fait bon accueil à plusieurs soupirants pour mieux dégui-
ser son amour,
« Répondez-lui qu'elle aimait en peinture (3). » (271)
On n'a pas à cacher son amour ; mais, moi, je ne veux
pas publier le mien, sans toutefois le dissimuler s'il vient
à être connu (4).
Je néglige l'opinion de « la vulgaire et sotte multitude »
(298) ; je ne redoute pas celle des gens d'honneur, qui
savent que « toute honnêteté vient d'aimer » (299).
La femme qui reste fidèle à ses devoirs d'épouse a le
droit d'avoir un ami (5). L'homme, il est vrai, a fait les
(1) Dans le Banquet (p. 362, traduction Chauvet-Saisset, Charpentier),
Platon expose qu'il est honteux d'aimer pour de l'argent et beau d'aimer
pour la vertu (Vénus populaire et Vénus céleste).
(2) L'Amie de Court prétend toujours commander.
^3) Il y a bien des subtilités dans ce passage (245-282).
(4) La question est discutée dans le Banquet (pp. 357-361), avec la même
conclusion ou à peu près.
(5) L'idée avait été exposée dans h Courtisan. — Voir dans l'Heptaméron la
21" nouvelle, où Rolaudine donne un bel exemple de fidélité à un amour
vertueux.
- 63 -
lois à son avantage : quant à moi, je me contente d'un
seul ami C314;. Que devrai-je faire si un mari m'est imposé
« pour hausser l'honneur de ma maison » ? (330) Devrai-je
trahir mon ami ? — Non. Je dois garder mon amour à ce
dernier, amour idéal, céleste, tandis que le mari repré-
sentera l'amour populaire et grossier M): le premier «est
la vie » ; le deuxième « est la mon » (;j37; ;
« C'est rami seul que je veux et dois plaindre. » (333)
En vain me dira-t-ou qu'il me trompe ; je ne suis pas
jalouse ; je ne veux pas guérir, « si bien aimer s'appelle
maladie (380) : d'ailleurs, mon ami est si éloquent qu'il me
dissuaderait sans peine si j'avais des soupçons (2) (410) ;
« Mais je ne puis penser qu'il me déçoive ». (4oll
Mieux vaut « un ami trompeur et menteur bien adroit »
qu'un ignorant mal habile en ses paroles (442).
Je veux être optimiste et prendre —
« Le tout au mieux et à mon avantage. . . » (3). (464)
Et pourquoi ? — Parce que je suis excellente et supé-
rieure a toute autre ; j'ai l'esprit, la beauté ; mon ami est
parfait, lui aussi, et c'est de lui que vient ma perfection
(488) ,4'. 11 connaît mes qualités ; je ne l'ai jamais offensé
en rien <5i2) ; quand un autre me parle,
(1) Ce sont les termes mêmes de Platon. (Voir ci-dessus.)
Dans rHeptamiron (tt:J* Nouvelle\ nous voyons un mari fidèle et aussi l'éloge
de l'amour platonique chez ceux dont « les corps sont déjà angélisés >; cet
amour, étant libre, dépasse l'affectiou conjugale, qui repose sur le serment.
(2) Voir : Platon, Phèdre, ^pp. 34!^, 34j). Chacun fait un Dieu de son ami...
L'affection vraie ignore l'envie, la bassesse, la jalousie.
(3) En somme, d'après Héroët, la femme aime mieux que l'homme.
4 ' Castiglioue ne visait que les femmes de la Cour ; Héroët exige une
haute vertu de toutes les femmes. i^Gohio.)
— 64 —
t S'il parle bien, il lira dans mes yeux
Que mon ami dirait encore mieux. » (520)
En dehors de celui-ci,
» Tout me déplaît et à tous (je) veux déplaire. » (523)
De lui seul je veux, être louée : je lui garde tout ce que
j'ai de bon (1).
Aussi, ma plume n'ose retracer mon bonheur. N'aime
pas qui veut (562) ; quand deux esprits, « liés » d'abord au
ciel, puis » ralliés » sur la terre, trouvent des corps
propices, ils éprouvent des plaisirs intellectuels (574) : c'est
le goût de l'ambroisie, c'est quelque chose d'indicible » (582).
Le toucher des mains, le baiser des lèvres n'ont rien de
déshonnête. car les esprits oublient ce que les corps ont pu
faire (606) (2).
Ne croyez pas celui qui chante ses prétendues victoires,
car, s'il avait aimé véritablement.
« Il n'en aurait savoir ni souvenance. » (612)
Mon ami me fait oublier nos plaisirs, ou m'en fait
souvenir à son gré ; si je meurs avant lui, je reviendrai
le voir ; s'il meurt le premier et ne veut pas me rejoindre,
je le suivrai bientôt (625). Ecoutez donc
» Après sa mort quelle serait ma vie. » (628) (3).
(i) 535-5.53. Tirade chaude et éloquente. — L'Amie de Court dit: « Sans
aimer nul, être de tous aimée. »
(2) Tout cela doit être pris au sens allégorique et platonicien.
(3) C'est la transition du premier livre au deuxième.
- 65 -
B. — Deuxième livre (1).
Si je prévois la mort de mon ami, ce n'est pas pour
échapper à la douleur (642) ; je n'ai pas l'insensibilité des
stoïciens devant l'infortune, bien que je « leur porte
honneur et envie » (652).
Maintenant, je me réjouis ; quand la mort viendra, je
pleurerai, souhaitant de mourir après mon ami ; je dois
prévoir cette perte et m'y préparer; elle me sera plus
cruelle que si elle n'avait pas été prévue ; des lors, je
mènerai une vie austère et douloureuse (706), car la mort
de mes parents et leur ruine me seraient moins cruelles.
Je n'aurai plus d'autre ami (736).
Je serais tentée, dans ma douleur, de pardonner aux
Epicuriens prétendant que Dieu ne s'occupe pas du monde
et que tout va au hasard. Mais non ; ils se trompent,
comme ceux qui murmurent contre Dieu, en voyant les
justes frappés du sort (7.56-65 . et comme celle qui crie à
l'injustice quand on la sépare de son ami (780).
Je me tais et me résigne ; Dieu nous éprouve souvent
pour notre bien ; il régit tout selon sa volonté ; il faut
vouloir ce qu'il veut (797). 0 poètes et orateurs « bien
disants — , nul de vous ne me consolera » (809), sinon celui
qui m'assurera que je suivrai bientôt mon ami.
Puisque la mort sépare l'àme et le corps, c'est-a-dire la
bonté et la beauté, je veux me séparer aussi (disjoindre
mon corps de mon àme); celle-ci, détachée de mon corps,
voudra retrouver mon ami et le rejoindre en Dieu (848) (2).
(1) Voir dans le Banquet le discours de Diotime (pp. 388-406), auquel Héroët
emprunte quelques idées : l'amour est immortel ; l'amour terrestre nous
«lèTe jusqu'à la connaissance de Uieu ; la beauté terrestre nous hausse à la
beauté suprême.
(2) Ce passage a quelques imprécisions (825-852).
— 66 -
Je penserai toujours à la mort, afin que mon àme soit
ainsi séparée de mon corps et que celui ci « ne s'applique à
nulle chose basse ' (866) ; mes yeux apercevront l'invisible ;
ils verront mon ami :
« Je le verrai, pour s'être en Dieu fié,
Pur, simple, et beau, saint et déifié » (873j
Je me rappelle qu'il m'a dit de la beauté qu'elle est
simplement —
« Une étincelle
De celle-là qu'il nommait immortelle (1). ; (878)
Dans une existence antérieure, nous avons « contemplé
la divine beauté » (908); c'est l'amour terrestre qui en
réveille le souvenir ici-bas, jusqu'à ce que nous reprenions
nos ailes perdues durant notre chute du ciel sur la
terre (2). Quand un homme rencontre celle qu'il doit aimer,
il éprouve une surprise et un ravissement qui le mettent
hors de lui :
I Un tremblement par tout le corps lui vient (3),
Et raisonnable ensemble et volontaire.
Voulant parler (i^l) est forcé de se taire ;
Cela ne vient d'humaine affection
Ni de la terre, ainsi que nous pensons ;
II (4) vient du ciel, dont nous reconnaissons
(\) Le poète s'est inspiré de Platon (Phèdre, pp. 339-341, sur Ja réminiscence).
(2) Voir, dans Platon (Phèdre, pp. 331-333), le mythe célèbre où il compare
l'âme à un attelage ailé que dirige un cocher. — Marguerite de Navarre croit
également que l'âme reprend « ses ailes immortelles » pour remonter au ciel.
(Marguerites. La Coche.)
(3) Ce passage caractéristique est de la plus grande beauté.
(4) Cela.
- 67 -
Cette beauté de femme être sortie,
Et aoas souvient du tout par la partie ;
Il nous souvient de la saison passée (1),
De la beauté qu'au ciel avons laissée.
Notre âme craint qu étant au corps liée,
Par son oubli du beau soit oubliée (2).
Puis, tout soudain, par sa reconnaissance (3)
Elle s'assure, et entre en espérance.
Puisque d'un tel souvenir est saisie.
Que beauté l'a préélue et choisie
A s'élever ; si (4) commence d'entendre
Combien de perte (5) elle fit, de descendre (6),
Veut (7) refréner toutes passions vaines,
Use d'amour et de beautés humaines,
Pour un degré propre à plus haute attente. ...» (926-949)
Voilà ce que disait mon ami. S'il venait à mourir, je
me rappellerais ses enseignements ; j'étudierais, car
l'amour nous élève à la science céleste (963) ; je lirais les
livres (des philosophes), comme l'amie d'un marin, en
attendant son retour, étudie les tempêtes, les vents et la
géographie pour devenir savante et bonne marinière » (980).
Son désir (8). . . .
» Enchante
Courroux de mer et péril de tourmente » (984)
(1) D'une existence antérieure.
(2) Soit laissée sur terre.
(3) Pour avoir reconnu la beauté.
(4) Ainsi donc.
(5) Quelle grande perte.
(6) Du ciel.
(7) Notre âme veut
(8) Affection et regret de l'absent.
De même, moi, je connaîtrai le ciel; j'aurais même dû
commencer plus tôt cette étude :
« Pardonnez-moi, célestes régions.
Et vous, esprits, hautaines légions,
Si en voyant votre claire (1) excellence,
f'onsidérant votre belle ordonnance,
Vos nuits et jours sagement disposés.
Vos mouvements par ordre composés (2),
Pardonnez-moi si je n'ai fait devoir
Auparavant d'enquérir et savoir
De A os secrets. Onques n'eus pensement (3)
Que d'un ami, qai est mon élément (4);
C'est le Soleil qui me fait être et vivre
Et qui le bien, quand j'en ai, me délivre (5). » (996-1008J
Je ne crois pas (comme Calvin) que notre àme dort en
attendant le jugement dernier; elle reste vivante ; mon
ami m'appellera au ciel avec lui. Sans doute, s'il était
endormi, il rêverait de moi, mais
« J'aime le vrai et non pas le mensonge. » (1040)
Voici, a ce sujet, une table (6) :
« On dit que pleine est une île de biens.
(1) Resplendissante.
(2) Distribués régulièrement.
(3> Je n'ai jamais pensé qu'à
(4) Le principe de ma vie.
(5) Mon ami est pour moi la source de tous les biens. — Le passage est
éloquent, avec un ton personnel.
Les vers qui suivent (1009-1044) sont pénibles et un peu vagues.
(6) D'après Platon. — Il s'agit des Iles fortunées et de l'immortalité de l'âme .
Voir : 1» Le Banquet, pp. 398 etsuivautes: 1" Le Phédon, pp. 110-118; i" Le
Gritias et le Timée. — Dans le Courtisan, il est fait mention des Iles fortunées.
^GohinJ
D'arbres, de fruits, de plaisante verdnre,
Qa'en elle a fait >on chef-d'œuvre Nature '1 .
Et qu'immortels les hommes y vivants
Sont tous plaisirs et délices suivants {t: • (lOii-lOtô)
Il n'y a d'autre saison que le printemps gracieux ; tout
le monde y vit dans la joie ; tout y est commun :
< On ne dit point entre ea\ ni tien, ni niien : .... > 'JOoi)
( Raison domine et non pas fantaisie. • (1056)
Lile est gouvernée par une reine • si bien parlante et
si belle » que tous les pays voisins « reluisent » de sa
grande beauté (1065;. Elle impose une épreuve aux étran-
gers ; leurs rêves étant écrits sur le front, elle renvoie de
son royaume ceux qui n'ont pas rêvé d'elle et de sa
beauté (3) '1091).
De ce récit sort une indication : je dis
* Qae, réchappes de la prison mondaine,
(Nous; Irons au lieu qu'avons tant estimé (4),
Trouver le bien 'O qu'aurons le {dus aimé. » (1104-1104)
Nous y verrons la vertu telle qu'elle est réellement ;
nous y trouverons la beauté et la bonté ((î) (llir.
Dames, écoutez un double enseignement (7 : d'abord,
le bonbeur nous vient de l'amour : ensuite la puissance de
(1) La nature a fait d'elle son chef-d'œnTre.
(2) Les hommes y soirent ' y goûtent) tons les plaisirs.
(3) Ce qui concerne la reine n'est pas dans Platon. Ces détails (fort
gradeu) sont-ils d'Héroët? On peat le croire.
(4) An ciel.
(5) Notre ami.
(6' Voir : h Banquet, p. 396.
On lit dans h C<mrtMa% « qae béante ne peat être sans tmoté ».
(7) Conclusion Cl H 9-1 128).
- 70 -
Pamour est telle que celui qui le cherche avec soin
l'obtient nécessairement :
« Ne craignez plus, prenez cette espérance
Que vraie Amour n'est point sans récompense. »
c. — Troisième livre.
La Volupté est la fille de l'Amour ; elle assure la perpé-
tuité de la race humaine (1144) (1). Je prouverai que
l'Amour est l'origine du vrai bonheur (1175).
Le bien absolu est tout en Dieu (1182) ; sur la terre, il
n'y a qu'un bien relatif (1188) ; pour plus d'exactitude,
disons que l'Amour est un moindre mal, que la femme
n'est pas belle, mais seulement moins laide (1205). Notre
vie est un voyage nécessaire qu'il faut achever (1216) ;
c'est l'Amour qui nous fournit un compagnon, un ami
pour la route et qui des deux voyageurs • ne fait qu'un »
(1231). De cette façon, l'amie supporte plus facilement les
maux si nombreux de la vie ; bien plus
« Encore osé-je dire un point,
S'elle (si elle) a du mal, qu'elle ne le sent point. » (1258)
Le plus • grief » de ces maux est l'ignorance (2). Celui
(1) A partir du vers 1180, Héroët s'inspire de Platon (le Banquet) :
\° Discours d'Agathon (pp. 378-383) sur l'Amour, le plus jeune, le meilleur
des dieux et aussi le plus beau ; il rapproche les hommes, suscite les vertus
sociales et forme les bons poètes ;
2* Discours d'Alcihiade (pp. 411-423) : Eloge de Socrate, qui rend meilleurs
ses amis et pratique toutes les vertus.
(2) Le Banquet (p. 398) : L'amour tient le milieu entre la sagesse et l'igno-
rance. 11 préfère ce qui est beau, par conséquent la sagesse (ou philosophie).
— Bt page 369 : C'est le dieu qui répand le plus de bienfaits sur les hommes.
- 71 —
qui aime bien est moins ignorant que les autres hommes ;
l'amour enseigne à piaire et à connaître, car —
t Le réveillenr des esprits eudormis ^, (1271)
C'est-à-dire l'amour, ne « nous laisse rien ignorer » de ce
qui rend le bonheur durable.
La femme qui aime sait ce qui convient à son ami,
comment elle apaisera son courroux (1286) et comment
elle préviendra ses désirs (1291) ; elle n'est donc pas une
ignorante, bien que les secrets de Dieu lui échappent
(1302) : elle connaît du moins les lacunes de son savoir et
ses défauts ; elle est moins ignorante que les autres
femmes ; or, sachez —
Que connaissance et science de soi
En ce monde est tout le plus grand savoir
Que nous saurions désirer et avoir. » (1316-1318)
Cette science « si désirable », nous ne l'avons pas ; mais
la femme qui connait son semblable (c'est-à-dire son ami)
n'a-t-elle pas • presque la connaissance de soi * ? (1321)
En le pénétrant, elle s'instruit et se découvre elle-même.
One amante véritable ne saurait être taxée d'ignorance,
t Car l'ignorante ou sotte n'aime point. » (1339)
Celle-ci ne sait pas garder son ami, ni le ramener
lorsqu'il s'est éloigné d'elle :
« Telle (1) est vouée à maligne fortune. . . .
Mais sans amour, et sans savoir, mal née.
Mérite pis que d'être abandonnée. < (135o-13o8).
Moi, au contraire, je suis si sûre de « ma science » (mon
(1) Une femme aussi ignorante.
- 72 —
savoir-faire) que j'ai désiré perdre mon ami « pour le
retrouver » (1362) et l'enlever à mes rivales.
Après l'ignorance, ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est la
laideur ou la maladie. Si la beauté suppose la bonté,
« . . .Laideur est signe de tout vice. . . .
Et se peut dire image de malice. » (1382) (1).
Une femme qui aime et qui est aimée
« Oncques ne fut laide ou malicieuse. » (1384)
Sans doute, l'Amour ne change pas les traits physiques,
mais il embellit celle qui a la noblesse du cœur (1395) et
ajoute —
« Je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
Qui se fait plus que les beautés aimer. » (1400)
Lia grâce cache ou excuse la laideur (2) (1406). La femme
« qui aime bien » est savoureuse ; de plus, elle n'est pas
ignorante ; elle est « «xempte du péché de laideur ».
(1424) (3).
Les amants ne sont jamais malades, parce que la santé
de l'âme leur assure celle du corps (1436) ; quand l'âme
est affligée, la chair éprouve le même tourment. Le
corps se compose de quatre éléments : feu, air, eau et
terre ; l'Amour en est le modérateur ; c'est un cinquième
élément : la quinte-essence (1450). Qui en userait bien
resterait sain et ne mourrait point.
(1) Renan a dit que la beauté est une vertu. — Plus loin, Héroët parlera
« du péché de laideur ».
(2) La Fontaine :
« Et la grâce plus belle encore que la beauté. »
(33 Le Banquet (p. 380 L'amour est délicat, d'une essence subtile ; il a,
par-dessus tout, la grâce
- 73 -
Récemment, mon ami fut malade ; je souÉfrais autant que
lui ; je le soignai, mais ce qui le guérit, ce qui « enchan-
ta • (1) son mal, ce fut ma présence, ma vue, ma ferme
TolODté (1472}: cette force morale est telle que, moi vivante,
il ne peut mourir (1477), et je mourrais aussitôt après
lui (2) : d'ailleurs, son action est également puissante sur
moi-même :
t Si forte est une volonté sienne
Qu'il m'en (3) gnérit avant qne mal m'advienne. > (1484)
La pauvreté ne saurait nous atteindre :
< (3elle qui aime est riche à suffisance. > (1495)
Les amants sont exempts d'ambition et d'avarice: ils
ne sentent pas « le mal venant de pauvreté ». (1504)
Aussi, je n'approuve les plaintes ni les gémissements :
< Tons les écrits et larmoyants aoteors.
Tout le Pétrarque et ses imitateurs.
Qui de soupirs et de froides querelles (plMotes^
Remplissent l'air en parlant aux étoiles.
Ne fassent point soupçonner qu'à aimer
Entre le doux il y ait de l'amer (4; (i5ll-lol6)
Fuyez ces sots et lourds persuadeurs.
Pour vous tirer (attirer) qui n'ont point d'autre aimant
Que compter manx quils souffrent en aimant fo>. » (1522)
(1) An sens maçiqne.
(2) La sédojs&nte doctrine da poète ne ta pas sans quelque ioeolMNim.
(3) DumL
(4 ' Cette uppuuUuD «ntie ie ^«mz et l'user se troove éna aMôte «Bteors
du temps, surtout chex Mar^erite de Nararre. (Dem. poésies, p. IIL) -
Gohin.
(5, Cttte critique de l'école pétrarquiste ne manque pas de sarenr.
— 74 -
^'amant véritable est gai, heureux, ami des plaisirs et
de la joie ; son amie ne s'en offensera point et l'imitera
(1536). D'où viennent donc ces tragiques histoires d'amants
malheureux ? — C'est qu'ils ne savent pas t s'entr'aimer » ;
ils sont aveugles, sans jugement, emportés, jaloux:
de là, des craintes, des pleurs, de l'inconstance, « des
blasphèmes contre notre Amour » (1558), des vanteries,
des indiscrétions, par conséquent « des querelles et des
combats » (1566).
Le vrai Amour est heureux ; il échappe aux hasards de
la fortune (1576) ; il finit par obtenir tout ce qu'il demande ;
aussi, est-il rare —
« Et qui l'a eu, l'a eu par don de grâce (1). > (1582)
On nous fait une objection : L'Amour est une violente
passion qui égare la raison de l'homme. — C'est une
passion, je l'accorde (I59i; ; mais il y a des passions
bonnes: d'autres, mauvaises ; l'amour n'est pas à blâmer ;
dès qu'il envahit le cœur d'un homme,
« Il veut régner seul et sans compagnie.
0 bon tyran ! 0 douce tyrannie !
Et si c'est mal, ô heureuse malice.
Qui ne reçoit avec elle aucun vice ! » (1605-1608)
De plus, si une femme aime un homme engagé ailleurs,
qu'elle ne se décourage pas, qu'elle persévère, qu'elle
refuse tout hommage, qu'elle soit en même temps « hardie
et craintive » (1634) : elle finira par réussir ; l'ami qui
• lui est destiné » (1638) se tournera vers elle, comme
malgré lui.
(1 ) Héroët veut atténuer Pexagération de son optimisme.
- 78-
< Pensez qn'amoar vient de similitade (1)
Tant d'esprits que de complexions ». (1643)
Si donc je me suis attachée à mon ami, c'est parce que
je lui ressemble ; il est venu à moi pour la même raison.
« Dames, je vous promets
Qo'il n'adviendra et il n'advint jamais
Que vraie amour n'ait été réciproque. > (2)
Pour être heureuses, sacrifiez votre cœur à l'ami et
laissez-le vous gouverner :
« Et s'il ne fait bien et beureusement
Vivre chacune en ses amours contente,
Ne m'appelez jamais parfaite amante (3). > (1662)
Ajoutons à cette analyse plusieurs observations sur le
poème, avant d'aborder la philosophie d'Héroët.
La forme du monologue cache la personnalité de l'au-
teur et semble le rendre étranger à la discussion ; c'est un
inconvénient, mais il est compensé par le mouvement
donné à l'exposition : nous n'avons pas devant nous des
abstractions : c'est un personnage vivant : c'est l'amante
(1) Platon (Lysit), p. 270) cite an rers d'Empédocle : « Un dieu conduit le
semblable vers le semblable. • Voir aussi /e Banquet (pp. 369 et suiyantes), à
propos des Androgynes. (Gohin.)
Mar^erite de Navare a dit également : « Amour ne peut être re<;u que de
son semblable. • Lettre à Françoi» /". (Voir A. Lefranc, 1897 : Bévue de VEeoU
dm hxtvttM itude*.)
(2) Question déjà exposée. (Voir plus haut : Autre iiwetition.)
(3) Telle est la conclasinn : le bonheur est pour la femme dans la complète
abdication de sa volonté. Voilà qui surprendra nos contemporaines que ten-
tant les récentes théories d'émancipation.
-16-
parfaite qui nous confie ses idées et ses sentiments et
donne un accent personnel à la doctrine du poète.
Héroët n'a jamais perdu de vue qu'il opposait une
réplique à l'Amie de Court. Dans le premier livre notam-
ment (47i-496), son héroïne exalte les mérites de son ami;
c'est à lui qu'elle doit ses qualités ; elle lui attribue tout le
mérite de « sa perfection ». Par contre, l'Amie de
Court (1) ne s'occupe que d'elle-même et de ses propres
vertus ; elle prétend corriger son mari et le « domestiquer » ;
s'il est lourd, elle le rendra habile en peu de temps ; s'il
est cruel, par elle il deviendra gracieux.
Certains critiques préfèrent le premier livre aux deux
autres ; quels que soient ses mérites, nous croyons que
le deuxième lui est supérieur. Il y a, vers la fin (593-608),
des expressions qui paraissent vives, mais il faut les
interpréter au sens platonique ; d'ailleurs, elles sont
anodines pour l'époque. Malgré quelques subtilités, ce
deuxième livre nous semble plus agréable et plus éloquent
que le premier; il a plus de chaleur et d'élévation.
Avouons toutefois qu'il y a quelque chose de factice et
d'artificiel dans cette idée : si mon ami meurt le premier,
je ferai ou ne ferai pas ceci ou cela. Mais, le procédé étant
admis, il faut dire qu'il prête à de beaux développements,
eelui-ci par exemple : la mort sépare les amants, en res-
pectant leur amour ; il persiste pleinement dans les âmes ;
rien ne peut l'affaiblir par delà la tombe (2j. Marguerite
de Navarre a exposé la même idée avec une grande force
(Les Marguerites, Mort et résurrection) :
« Où mort (la mort) a été,
Amour vivant sera pour jamais arrêté (3). »
(1) Page 29. (Voir note de Gohin.
(2) Voir : Gohin, p. 37.
f3) Sera conservé vivant.
- 77 —
Le troisième livre est inférieur aux deux autres. L'expo-
sition en est plus claire, mais plus terne, un peu terre à
terre ; il y des contradictions ; l'enchaînement n'est pas
rigoureux, et les développements paraissent d'ordre secon-
daire. De plus, la fin est brusque : on attend une conclu-
sion générale qui ne vient pas: on dirait que l'œuvre
n'est pas achevJo. :est, d'ailleurs, un dCi'.i ;L commun aux
auteurs du xvf siècle ; peu soucieux d'un bon plan, ils
s'amusent aux détails imprévus de la route et oublient
parfois le but final : ils ont produit plutôt des Essais que
des livres.
I m. — La philosophie d'Héroët.
Il n'a pas une doctrine bien arrêtée, ou coordonnée en
système ; ce sont des vues en quelque sorte juxtaposées ;
elles sont intéressantes et ingénieuses, mais sans lien
solide, ni conclusion rigoureusement déduite ; pas de
synthèse ; des développements un peu capricieux, à la
façon des dialogues platoniciens où les mêmes questions
sont reprises plus d'une fois, mais où les principes sont
plus fortement établis.
Nous estimons que le point central du poème est la
théorie de la réminiscence et de la noble ascension par
laquelle de la beauté terrestre on parvient à la beauté
suprême deuxième livre, 899-967) ; en somme. Héroêt.
comme Platon, ne voit dans l'Amour qu'une pure idée
intellectuelle.
On a dit qu'il fut pétrarquiste à la façon de Maurice
Scève ; ce n'est pas notre avis. Rappelons-nous sa tirade
vigoureuse contre les pétrarquistes larmoyants (m. 1507-
1525) ; il a vu plus haut, ayant puisé directement aux sources
platoniciennes : nous ne croyons pas qu'il « ait voulu être
le Pétrarque français (1) ». D'ailleurs ses contemporains
l'ont admiré comme philosophe platonicien, non comme
^r—
(1) E. Faguet, XVI' Siide, p. 209.
- 78 -
imitateur de Pétrarque et des poètes italiens de la
Renaissance.
Il procède de Platon lui-même. Toutefois ce n'est pas un
simple traducteur (1) ; il a mis en vers avec une réelle
indépendance ses vues essentielles sur l'Amour, en
s'inspirant quelquefois des commentateurs italiens, en
particulier du Courtisan de Gastiglione, en ajoutant des
traits personnels où il fait preuve d'ingéniosité avec un
optimisme invariable.
A vrai dire, un lecteur familier avec Platon devine sans
peine qu'Héroët n'a pas étudié le texte grec et s'est servi
d'une traduction latine, car son poème ne rappelle pas la
souple allure, ni la magistrale simplicité, ni la variété de
la prose platonicienne.
Etienne i^asquier (2) voulait qu'on introduisît dans notre
littérature « la substance et la moelle des anciens cbefs
d'oeuvre », non les mots (3). C'est ce qu'avait déjà prétendu
faire Héroët : il nous a donné « la substance » de Platon
sur l'Amour, à une époque où ce philosophe était ignoré
e^ France, en dehors de son groupe.
Sa tendance est de chercher la profondeur et aussi de
viser très-haut ; de là, quelque lourdeur, de la recherche ;
il écrit ' doctement », suivant une expression de Marot(4),
trop doctement peut-être pour un poète. Il garde toujours
la gravité d'un philosophe qui porte ses regards vers le
ciel ou qui scrute les replis du cœur humain ; c'est ce qu'il
a loué uniquement chez Marguerite de Navarre (Epitaphe) :
« Si la mort n'est que séparation
D'âme et de corps, et que la connaissance
(1) Contrairement à l'opinion de M. Bourciez (Biatoire littéraire française,
de JuUeville, vol. III, p. 127, A. Colin), M. Gohin est plus exact en disant
qu'Héroët « a paraphrasé » (p. 83).
(2) U est de la génération qui suivit (1529-1615).
(3) Voir : Egger, L'Hellénisme en France, l, p. 240.
(4) Voir: Gohin, p. 121, note.
— 79 —
De Dieu s'acquiert par élévatioo
D'esprit, laissant corporelle alliance,
Entre la mort et vie différence
De Marguerite aacane ne peut être,
Sinon que. morte, a (elle a' parfaite science
De ce que. vive, eût bien voulu connaître 1\ •
L'on peut appliquer ces vers a lui-même ; ils marquent
bien ses propres aspirations.
Une dernière remarque sur son double titre d'évêque et
de peintre de l'Amour. Trois autres prélats, plus célèbres
que lui, mais non plus vertueux, ont abordé cette question.
Huet (2), le savant évêque d'Avranches, a dit, dans son
Traité sur l'origine des ro?nans : • Il est nécessaire que
les jeunes personnes connaissent cette passion l'amour)
pour fermer les oreilles à celle qui est criminelle et pou-
voir se démêler de ses artifices et pour savoir se conduire
dans celle qui a une fin honnête et sainte. »
Camus, le pieux évêque de Belley, l'ami de saint Fran-
çois de Sales 11582-1653), avait précédemment composé une
cinquantaine de romans pour nous détourner de l'amour
coupable et nous inspirer la vertu.
Plus tard, Fénelon vl<351-17l5), dans son Télémaque
(livre 6, épisode d'Ëuctiarisi, a représenté hardiment les
dangereux effets de la passion pour en éloigner le duc de
Bourgogne, son royal élève.
Si Héroët peut être placé au-dessus de Camus, l'on ne
saurait mettre en balance son talent avec le génie de
Fénelon ; mais l'on admettra qu'il s'élève plus haut que
son illustre confrère dans ses élans mystiques.
(1) P. 120.
(2) 1630-1721.
- 80-
§ IV. — Héroôt a-t-ll Imité Ovide?
La question paraîtra singulière à ceux qui ont lu de
près la Pay^faicte A^nye ou parcouru notre analyse. Nous
devons cependant y répondre, parce qu'un critique sérieux
a prétendu, dans une histoire qui fait autorité.. qu'Héroët (1)
traduisit Ovide : « Sans parler de l'Androgyne de Platon,
il tourna en rimes françaises l'Art d'ai?ner du poète
latin (2). .
Gaston Paris a étudié de près (3) les traductions
d'Ovide dans notre vieille littérature ; demandons-lui des
indications générales. — On a traduit Ovide à partir du
xiF siècle ; pour le xiif, on peut citer Jacques d'Amiens,
André le Chapelain ; la première partie du Roman de la
Rose (l'237) annonce « l'épanouissement » de cette imita-
tation ; elle formule, sous l'influence d'Ovide, un art
d'amour subtil et raffiné qui, dans la deuxième partie,
deviendra grossier jusqu'au cynisme.
On a souvent traduit VArt d'Aimer, les Remèdes
d'amour (4), les Métamorphoses, les Héro'ides ; on a mêlé
gravement la dévotion et la galanterie. Citons Chrétien Le
Gonais, qui fit un poème de 70,000 vers, à tendances mora-
les, avec des fragments d'Ovide (5).
Nos pères ont cru que l'amour est un art pourvu de
règles précises que l'on peut enseigner d'autorité ; ils ont
(1) Histoire delà littérature française (de Julleville), t. III. Elude de M. Bourciez,
p. 127. (A. Colin, 1897.)
(2) Frédéric Godefroy [Histoire de la littérature française, I) a compté
parmi les œuvres d'Héroët ua Art d'aimer d'après Ovide.
(3) La Poésie au moyen âge, pp. 189-211 (Les anciennes versions françaises
de l'Art d'aimer d'Ovide), Hachette 1885. — Littérature au moyen âge,
pp. 151-153, Hachette, 1890.
(4) On a eu un faible pour ce livre.
(5) Voir : Littérature au moyen éige, p. 79.
— 81 -
demandé ces règles au plus spirituel, au plus frivole des
poètes latins ; tout le moyen âge, jusqu'à la Renaissance,
a été infatué d'Ovide, le poète attitré des courtisanes
romaines : le grave Dante, après avoir mis à part Virgile,
chef du chœur des poètes, classe ainsi les autres : Homère,
Horace, Ovide, Lucain (UEnfey\ chant IV).
Au X.VF siècle, la vogue d'Ovide subit une première
atteinte par la diffusion des doctrines platoniciennes ;
toutefois il fut encore partiellement traduit (O. de
Saint-Gelais, Marot, Gh. Fontaine, François Habert).
Enfin, au déclin du siècle, Mathurin Régnier l'imita et le
surpassa dans la création de AI ace t te et dans l'A7nour
qu'on ne peut dompter.
Est-il besoin de prouver que les théories d'Ovide sur
l'amour n'ont rien de commun avec celles de Platon et
d'Héroët ? Nous n'avons pas les mêmes raisons que nos
aïeux, d'accepter les premières sans contrôle ; nous
pouvons, à l'exemple d'Héroët, choisir Platon et négliger
Ovide.
Celui-ci donne des leçons, non aux matrones ou aux
femmes libres, mais aux affranchies : il enseigne la
galanterie plutôt que l'amour ; son élégance et son goût
ne le préservent pas toujours de la grossièreté, ni même
du cynisme. Il prodigue les conseils aux hommes et aux
femmes pour se tromper mutuellement ; comme il est
spirituel et capricieux, comme il a mis la mythologie en
madrigaux et qu'il a chanté la galanterie raffinée, il a plu
aux Français, à ceux du moins qui aiment la comédie
légère et les faciles plaisirs (1). Il n'a pas d'idéal, même
dans ses meilleures élégies ; c'est un citadin qui ne voit
dans les maris trompés que des rustres (i^stici) , il n'y a
(1) On a relevé des souvenirs d'Oride dans les premières comédies de
Corneille (la Suivante, le Menteur).
6
dans toute son œuvre que libertinage ; il n'}-^ a rien qui
rappelle, même de loin, l'amour selon les platoniciens.
Héroët n'avait donc rien à prendre dans ses poèmes, pas
plus dans l'Art d'aimer que dans les Elégies ou les
Héroïdes. Nous n'avons pas trouvé chez lui trace d'imi-
tation ; il peut y avoir quelque rencontre de détail, comme
il arrive aux auteurs qui traitent un sujet semblable ou
■qui ont, par aventure, puisé à des sources communes ; mais
rien, à notre avis du moins, n'autorise à dire qu'Héroët
fut disciple ou traducteur d'Ovide. 11 a rompu précisément
avec ses fades et subtils imitateurs ; il a relevé la poésie
de son temps par le sujet même et par la dignité du style,
préparant les voies, non à Régnier, mais a Ronsard. Il
n'est pas un poète erotique à la façon d'Ovide ; il est un
Vrai néo-platonicien.
D'ailleurs, MM. Gobin et A. Lefranc, toujours bien
informés, n'ont soufflé mot de cette prétendue imitation
d'Ovide: M. G. Lanson, de son côté, dans son exacte
Bibliographie du X F/" siècle (1), n'a pas mentionné Héroët
comme traducteur du poète latin.
En attendant des preuves positives du contraire, il faut
admettre qu'Héroët ne doit rien au chantre de Corinne,
l'affranchie romaine.
% v. — Héroët et le féminisme.
Une surprise attend le lecteur d'Héroët, c'est d'appren-
dre qu'il fut mêlé à la querelle du féminisme, tel du moins
que le xv« et le xvi» siècle l'entendirent. Il s'agissait, non
de droits sociaux ou de revendications politiques, mais
de culture intellectuelle et morale. Or, admettre l'éduca-
tion complète de la femme, c'était poser le problème du
{\). Manuel de Bibliographie (1500-1900^; Hachette, 1909.
- 88 -
féminisme avec toutes les coDséquences que comportent
les transformations sociales (1).
Sans remonter au moyen âge proprement dit, qui sou-
leva la question, mais sans résultat positif, rappelons
qu'au début du xve siècle Christine de Pisan, fort érudite
elle-même, avait dit que l'étude ne peut qu'améliorer et
relever les femmes : « comment est-il à penser que (celui)
qui « suit bonnes leçons et doctrines en doit empirer ? » (2).
La Renaissance et la Réforme établirent le droit de la
femme à liustruction et le firent prévaloir en théorie. Les
humanistes développèrent ce thème avec plaisir; Vives,
un espagnol (1492-1540) (3), Erasme, spirituel autant
qu'érudit (1467-1536), ont demandé que « dans les classes
. élevées la femme participe à la vie intellectuelle de la
» nation à laquelle elle appartient (4) », sans préciser
le programme de ses études. Ils placent la femme en face
de l'homme et lui confèrent les mêmes droits intellectuels.
Erasme, dans son livre de • la Petite Assemblée »
{Sénat ii.lus). met en scène plusieurs femmes : l'une d'elles
déclare que les hommes sont des usurpateurs, des tyrans,
et qu'il faut secouer leur joug en proclamant l'égalité, car
les femmes, étant capables de science, peuvent remplir les
charges et les emplois.
Dans un autre ouvrage {le Mariage chrétien), le même
auteur expose que le jeune homme doit chercher princi-
palement dans sa fiancée l'équilibre moral et une excel-
lente culture.
D'après M. A. Lefranc. le vrai précurseur du féminisme
(1) Cette question a été fort bien traitée par M. A. Lefranc -.Revue dea
études rabeiaisienne» (1904), « Le tiers livre de Pantagruel et la querelle des
femmes » ; — Cours du collège de France (décembre 1 909).
(2) Le livre de la cité de» dame».
(3) De itutitutione chri»tiana /eminœ (1538).
(4) Cours de M. Lefranc.
1
- 84 -
moderne est Cornélius Agrippa, un allemand (1486-1535) (1).
La femme, dit-il en substance, est injustement réduite à la
quenouille et aux soins du ménage par la tyrannie
masculine ; elle doit être, non la servante, mais la compa-
gne inséparable de l'homme et la maitresse du logis ;
qu'on lui donne une meilleure éducation, afin qu'elle soit
réellement une mère de famille honorée.
Les femmes écrivains proclamèrent les mêmes princi-
pes ; Marguerite de Navarre, ensuite Louise Labé
chantèrent l'amour, en l'ennoblissant, en élevant la femme
au niveau de l'homme. Elles protestaient à leur manière
contre la tradition gauloise, en exaltant l'amour courtois
et épuré.
Dès 1530, il y eut comme « une floraison d'idéalisme (2) »
et an renouveau de courtoisie ; c'était la revanche des
violentes et classiques déclamations que Jean de Meung
avait lancées contre les femmes (3).
Le poème d'Héroët donna un nouvel aliment à la que-
relle en ravivant l'ardeur des champions de la femme par
des arguments philosophiques. En effet, s'il représente
son héroïne soumise à l'ami, ne vivant que par lui et pour
lui, il rélève sur le même piédestal, lui prête les mêmes
aspirations vers un idéal divin ; il la suppose instruite,
avisée, d'une culture raffinée ; on sent qu'au fond il la
considère comme supérieure à l'homme par la beauté et
l'intelligence. Agrippa n'avait-il pas dit, après Platon,
Gastiglione (dans le Courtisan), n'avait-il pas répété (4)
que la Beauté est la splendeur du visage divin et que
(1) De nobilitate et prœcellentiâ fœminei sexûs (1529).
(2) M. A. Lefranc : Revue des études rahelainennes, 1904.
(3^ Roman de la Rose, deuxième partie.
(4) Voir : Gohin, p. 47, note 1.
— 85-
« par la beauté particulière d'une femme on contemple
celle universelle qui tous les corps embellit » ?
L'éclatant succès de la Parfaicte Amye • suscita un
orage de quinze ans (1) ». Gh. d'Héricault C^) a observé
finement que « ce n'est ni un conte, ni un roman, mais un
poème de chevalerie féminine ». A la Cour, dans la classe
lettrée, on prit parti pour ou contre les théories d'Héroët ;
on mit une incroyable passion à ce débat ; on publia des
livres pour approuver ou combattre l'amour selon les
néo-platoniciens ; ce fut une joute des plus intéressantes.
. Jamais peut-être, dit M. A. Lefranc, dans tout le cours
du xvF siècle, une œuvre littéraire n'a réussi à causer
une pareille émotion... » L'on peut dire • que. dans les
huit ou dix années qui précédèrent l'avènement de la
Pléiade, la querelle des femmes demeura, avec la résur-
rection du platonisme, le fait le plus saillant de l'histoire
des idées » (3).
La Borderie, l'auteur de l'Amie de Court, réfuté par
Héroêt, eut donc le dessous : il fut même, dans sa défaite,
délaissé par ses propres amis (4). Charles Fontaine publia
la Contre- Amye de Court (Lyon, 1543a où il exalte
l'amour désintéressé et fondé sur l'honneur. Almaque
Papillon, valet de chambre du roi et ami de Marot, donna
le Nouvel Amour, où il célèbre la chasteté ; Marot, dans
une Epître, « abhorra folle amour » ; Ch. de Sainte-Marthe
défendit la même doctrine dans ses Dixains.
Maurice Scève, qui admirait fort Marguerite de Navarre,
chanta la beauté plutôt que la femme {Délie, Lyon, 1.544)
et fut à la fois disciple de Pétrarque et de Platon. Louise
Labé <155o), sans proscrire (loin de là) l'exaltation des
(1) A. Le&anc, ibid.
(2^ Reemieil de» poète» Jra»çaiê, de Crépet, I.
(3) Bévue de» étude* rabelai»ie»net, 1904.
(4) Voir : Gohin, p. xxzhl
— 86 -
sens, éleva très haut le sentiment de l'amour (1) ; elle
connaissait d'ailleurs la musique, le greCr le latin et les
poètes de l'Italie. Tous ces poètes s'accordaient sur le
point essentiel : renoncer aux gaillardises gauloises, aux
bas calculs, pour proclamer le culte de l'Idéal.
Rabelais lui même entra dans la lice, à sa façon. Le
premier livre de son Pantagt'uel (vers 1535) avait déjà, à
propos de l'abbaye de Thélème, représenté la femme
comme l'égale de l'homme (chap. 57) : « Tant noblement
(ils) étaient appris qu'il n'était entre eux celui ne (ni) celle
qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments
harmonieux, parler de cinq ou six langages et en iceux
composer tant en carme (en vers) qu'en oraison solue
(en prose) — Jamais ne furent vues dames tant propres
(élégantes), tant mignonnes, moins fâcheuses (ennuyeu-
ses), plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte
muliebre (féminin) honnête et libre que là (dans l'Abbaye)
étaient. »
Au fond, malgré tout, Rabelais n'a pas aimé la femme et
l'a durement traitée dans le troisième livre (1550), où il
aborde réellement la question féminine et qui, selon
M. A. Lefranc, fut « un épisode de la Querelle » ravivée
par la Parfaicte Amye ; il s'est déjugé : il considère la
femme comme un être sensuel, vicieux, avide surtout du
fruit défendu. Dans le mariage, qui est, d'après lui, une
affaire de chance, il s'agit principalement de n'être pas
trompé et d'avoir des enfants pour perpétuer la race ; la
femme (chap. 30) doit « être instruite en vertus et honnê-
teté, non ayant hanté ne fréquenté compagnie que de
bonnes mœurs, aymant et craignant Dieu... » Il lui est
(1) Voir : A. Lefranc, Revue d'Histoire littéraire de la France, 1896.
- 87 -
recommandé par Dieu lui-même « d'adhérer uniquement à
son mari, le chérir, le servir, totalement l'aimer après
Dieu. » Les vues de Rabelais sont pratiques, terre à
terre : nulle idée vraiment libérale ou philosophique.
Après lui, Ronsard, au deuxième livre de sa Franciade
,1572), protestera contre la tyrannie masculine par la
bouche de Glymène rappelant que l'ile de Lemnos connut
le bonheur dès qu'elle fut gouvernée par les femmes :
« Qa'heurease fut Leranos, aa temps passé.
Où le pouvoir des hommes fut cassé
Par la finesse et prouesse des femmes ! . . . »
Au xvne siècle, on traitera de l'instruction des femmes,
à l'hôtel de Rambouillet, parmi les Précieuses, aux
Samedis de M^'e de Scudéry et dans ses romans. Le
problème sera porté au théâtre par Molière (Les Précieu-
ses ridicules, 1659, Les Femmes savantes, 1672).
D'ailleurs, à la suite de M''^ de Scudéry, trois femmes
s'illustrèrent par leur talent littéraire, en rivalisant avec
les meilleurs écrivains : M^^ de La Fayette, Mme de
Sévigné et, à un degré moindre, M^e de Maintenon. Et ce
fut un pieux archevêque, Fénelon, qui rédigea dans un
esprit libéral le Traité sur Véducation des filles (vers
1681).
Aussi, est-il piquant de marquer à ce propos que la
question avait été indirectement posée, ou plutôt reprise,
au xvF siècle, par un évêque de Digne, dans un grave
poème que M. A. Lefranc appelle « une sorte de catéchisme
des doctrines professées sur l'Amour » par les néo-
platoniciens.
§ VI. « La Parfaicte Amye » et tes critiques.
L'importance et le mérite de ce livre, si longtemps
oublié après une gloire éclatante, nous paraissent démon-
- 88 —
très. Complétons toutefois notre appréciation par celle
d'autres critiques (en dehors de ceux mentionnés plus
haut), afin que, par cette diversité, l'opinion du lecteur soit
mieux assise et plus éclairée.
Frédéric Godefroj' (1) : « Sous l'inspiration des idées de
Platon, de Dante et de Pétrarque (2), Héroët écrivit avec
« charme et énergie, quoique d'un ton un peu didactique,
la Parfaicte Amye. C'est la peinture d'un amour plutôt
divin qu'humain et dégagé de toute sensualité. »
On lit dans le Dictionnaire de Larousse (3) qu'Héroët eut
une grande réputation en son temps, que son style est
terne et diffus, que la Pai^faicte Atnye est un poème • petit
et ennuyeux ». Le rédacteur de cet article falot termine
par une citation de G. Brunet : « L'auteur, qui avait étudié
Platon, essaye de mettre en vers les théories du Phèdre
et du Symposium (Banquet), en les combinant avec le
spiritualisme chrétien. » Le Larousse nous renseigne
médiocrement sur Héroët.
Au contraire, M. E. Faguet l'a jugé avec perspicacité et
finement (4) : La Pat^faicte Amye est « un poème court,
mais de grande importance... ». Livre intéressant qui
marque « le commencement d'une mode littéraire et même
mondaine qui se continuera à travers toute la Pléiade et
qui aboutira aux Précieuses rHdicules, à Armande et à
Bélise... ». 11 y a « un effort souvent heureux du vers pour
porter la pensée, même la plus abstraite et la plus subtile. »
A l'appui, l'excellent Critique fait des citations assez
étendues.
Enfin, pour nous borner, nous résumerons le jugement
(1) Hittoire de la littérature française, I, p. 591. (Gaume, 1878.)
(2) Cela est bien vague.
(3) Cette vaste compilation n'est pas une autorité en littérature ; mais,
comme on la consulte beaucoup, nous avons noté ce qu'elle dit de notre poète.
(4) Hitoire littiraire /rançai*e, I, pp. 373-377 (Plen 1900).
- 89 —
autorisé de M. Gohin (1). Il loue • la beauté de l'ensemble
et la précision de l'analyse ». A son avis, Héroët « explique
la doctrine platonicienne avec une éloquence parfois
sublime... La portée morale du poème..., ses mérites
littéraires, la force de la pensée, la gravité du style »
justifient son succès au xvie siècle ; l'on peut dire que
la Parfaictc Aniye • est le grand œuvre de l'école de
Marot ». une œuvre vraiment ^ héroïque (2) », selon
l'expression de Claude Gbappuys :
« La Maison-Neuve, en son style héroïque,
Philosophie a joint [\ Rhétorique,
Où le trésor de son bon sens lil) déploie (3). . . »
En effet, notre philosophe condamne formellement les
fictions des romans d'amour. Pour composer son livre,...
c II n'est besoin de fables le remplir ;
D'inventions poétiques je n'use. . . (25 1
J'aime le vrai et non pas le mensonge. . . J040)
On ne saurait mieux le caractériser qu'en le citant lui-
même ; il a produit une œuvre de bonne foi et de haute
philosophie.
Les traits essentiels d'Héroêt sont fixés : nous connais-
sons l'homme et le penseur : mais il nous reste à parler du
poète, après avoir apprécié ses poésies diverses. Elles
sont au nombre de dix-sept ; cinq seulement retiendront
notre attention.
(1) Dans la Notice biographique, pp. 19, 29, 31, 32, 36, 37.
(2) En jouant sur le mot Héroët.
(3) Discouis de la Court {1543\
CHAPITRE VI.
Fin de l'œuvre d'Héroët
III. — Poésies diverses. — Le poète.
Il y a peu à dire, en somme, sur les poésies d'Héroët,
après l'analyse de son œuvre principale ; les pièces qui
accompagnent celle-ci sont d'une importance très inégale ;
elles affectent les tons les plus divers ; elles achèvent tou-
tefois de nuancer la physionomie du poète. Il en est une
{Douleur et Volupté) qui expose une question grave et
complexe ; une autre, plus légère, le Blason de l'œil, se
rattache à une mode fort curieuse de l'époque.
Ici, nous voyons Héroët descendre des hauteurs sereines
de la sagesse ; il s'humanise, parfois plaisante avec esprit :
il est même usé ; il reste toujours intéressant. Nous espé-
rons que cette lin de voyage à travers son œuvre ne laissera
pas d'être piquante.
§ I. — Epitaphe de Louise de Savoie. — Cupido et Psyché. —
L'honneur des femmes.
A. — Epitaphe de Louise de Savoie (1) (132 vers).
C'est un monologue de la princesse défunte. Il y a de la
recherche, de l'artifice, mais une certaine élévation, de
nobles sentiments et quelques beaux vers, par exemple :
(1) Mère de Marguerite de Navarre et de François I*', morte en 1531.
- 9l!-
f Ce n'est pas moi que ta (1) vois ici morte,
Ne (ni) je ne fus onques de telle sorte ;
Ce qui te met eu pleurs et en émoi
A mien été, mais jamais ne fat moi. > (5-8)
Ce corps périssable fut dirigé par mon âme durant
60 (2) années ; j'ai gouverné la France et « rendu la Chré-
tienté paisible » (26). Ai-je bien ou mal fait ? Tu ne saurais
en juger, ô voyageur ; je te renseignerai :
« Dire te veuil (je te veux) pourquoi l'âme a permis
Que mon corps soit à tant d'honneurs soumis. » (48)
Pour me rendre immortelle, mon corps « s'est continué
« par un autre » en me donnant un fils et une fille. Ce fils
est un roi glorieux (64), dont la race fera durer : notre
mémoire et notre renom ». {12).
« Apaise-toi, viateur éploré,
Reconnaissant ce qu'avais ignoré (78)
Cesse tes pleurs et serène (3) tes yeux.
Faisant pour moi ce qui te seyra (4 mieux. » (84)
Tu trouveras ma fille bien-almée et son frère dans
l'affliction ; dis-leur que souvent les larmes nuisent à
l'âme des trépassés. Ma fille te répliquera que c'est la
coutume, qu'il est naturel de plaindre ses amis et de
regretter sa mère : tu la réfuteras en disant : L'âme ne
doit pas sortir de sa prison terrestre sans la permission de
Dieu ; lorsqu'il rappelle une âme à lui, il ne faut pas s'en
plaindre et consentir « à telle délivrance ». (130).
(1) Elle s'adresse au voyageur oisif qui passe devant son tombeau.
(2) Pins exactement, 54.
(3) Rendre serein, tranquilliser.
(4) Deux syllabes ; être seyant, (couTeifUr).
— 92 —
Clément Marot composa une Complainte (1) sur la même
princesse, en forme d'églogue, à la façon de Virgile. Le
berger Colin, dans l'espoir d'une récompense, célèbre
« Louise, la mère à Margot », une bonne mère, fort labo-
rieuse. La nature et les animaux en deuil ont pleuré sa
mort : le lis en est devenu noir, « et les troupeaux en
portent noire laine » . Mais qu'on se rassure : Louise est aux
Gbamps Elysées.... Enfin le poète invite les Nymphes de
Savoie à venir en France pour la pleurer et répandre sur
sa tombe les fleurs de leur pays.
Malgré de jolis détails, cette églogue est assez fade :
c'est un banal exercice de mythologie ; bien que la pièce
d'Héroët n'ait échappé ni à la subtilité, ni au convenu, elle
nous paraît préférable à celle de Marot.
B. — L amour de Cupido et Psyché.
(240 vers, dont 80 d'Héroët.)
C'est un poème auquel ont collaboré, chacun pour dix hui-
tains, Claude Chappuys, Héroët et Mellin de Saint-Gelais;
c'est une sorte de joute amicale entre ces trois poètes.
Ils ont fourni la légende d'une tapisserie perdue, dont les
huitains (ainsi que les figures) furent repris sur des ver-
rières que l'on peut encore voir au château de Chantilly (2) ;
Anne de Montmorency les avait commandées pour sa
résidence d'Ecouen (1542-1544).
D'abord, Chappuys raconte, non sans charme, l'histoire
de Psyché jusqu'à la fin de la première nuit.
Héroët (81-160) prend la suite. Les sœurs de Psyché,
jalouses, lui donnent un mauvais conseil. Elle veut, par
une coupable curiosité, connaître le jeune dieu ; l'ayant
réveillé, elle doit s'enfuir ; elle se jette à l'eau ; comme elle
(1) Thinot et Colin (274 Ter»).
(2) V. Gohin. (Notice, p. 61.)
- 93 -
ne peut se noyer, elle implore en vain Gérés et Juoon ; elle
est bannie du ciel, à la grande joie de Vénus.
Notre poète a plus de force que Ghappuys, mais inuias
d'aisance et d'agrément.
La fin de l'aventure et son heureux dénouement sont
racontés par Saint (relais avec un effort évident et la
recherche de l'effet poétique : il nous parait inférieur aux
deux précédents.
En somme, ces vers faits sur commande n'ont rien ajouté
à la réputation des trois poètes.
c. — L'honneur des femmes (66 vers).
Le texte de cette pièce (1) présente des obscurités ; mais
M. Gohin en a trouvé récemment un autre plus correct et
plus clair dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (2),
sous ce titre : Description d'une femme de bien.
Il n'y a pas d'idée nouvelle ; d'ailleurs, ce pourrait être,
d'après M. Gohin, • une première réplique à La Borderie »,
par conséquent une timide préparation à la Parfaicte
Amye.
Prenant en main l'honneur des femmes, Héroêt nous dit
agréablement en quoi il consiste : d'abord, que la femme
€ soit belle et désirable — • :
f A une laide on ne demande rien....
Sans la prier, son visage éconduit,
Et »e se doit nommer femme de bien
(Celle} A qui laideur a donné sauf-conduit. (i5-19j
Qu'elle aime d'un amour pur un homme estimable ; il y
a peu de mérite à rester vertueux quand on n'aime point.
Il) Edition de 1909.
('2) U i'a publié dans la Rttme dChittoire littéraire de la France (1910, psff**
423, 824).
- « -
Que son ami ait confiance en elle et sache qu'elle saurait
se défendre. Sous prétexte que beaucoup d'autres
commettent le péché, elle ne doit pas s'absoudre trop faci-
lement si elle a failli. C'est en triomphant de ses passions
qu'on est vraiment digne d'éloge :
« Lors se trouvant si verUieiise et forte
Que d'obtenir de soi même victoire
(Elle) Usurpera d'honneur toute, la gloire,
Méritera par son honnêteté
Le précieux nom de femme de bien. » (54-o8)
Ce morceau est fort inégal ; il y a des passages pénibles
et discutables, même dans le deuxième texte ; ce n'est qu'une
vague ébauche de l'amour platonique.
Or, voici qui est piquant et bizarre : il a été imprimé, en
1550, sous le nom de Lancelot de Caries, évéque de Riez,
dans un recueil fort peu platonique intitulé : « Blasons
anatojniques du corps féminin (1) ». 11 faut donc dire un
moi ^w Blason, puisqu'il y en a un d'Héroët — celui-là
authentique — dans ce même recueil.
% II. — Le Blason de l'œil (54 vers).
Vers le xp siècle, le blason était l'écu {scutum) ou bou-
clier sur lequel on peignait les armes du chevalier ; au
xye siècle, c'étaient les armoiries elles-mêmes. Au xvf, il a
signifié : description poétique, blasonner équivalant à
peindre ou crayonner (comme Goujet dira plus tard) ; en
même temps, le mot a pris un sens péjoratif (expliquer,
blâmer), de même que critiquer (juger) équivaut parfois à
médire ; c'est ce que Sibilet a noté dans son Art poétique :
(1) Réédité, en 1907, par le bibliophile Ad. B. (chez Sansot), pages 83-85.
L'aTant-propos et les notes ont beaucoup d'intérêt.
- «5 -
« Le blason est une perpétuelle louange ou continu vitu-
père (1) de ce qu'on s'est proposé blasonner ».
C'est Clément Marot qui, vers 1535, réfugié à Ferrare,
mit ce genre, ou plutôt cette fantaisie, à la mode avec son
« Blason du beau tétin », qui est assurément le. meilleur du
recueil de 1550. Etrange collection : il y a de tout, du bon,
du mauvais, d.i pire, du cynisme mêlé aux aspirations
platoniques ; la dernière pièce est a la fois macabre et
sermonneuse. Marot n'.a qu'un Blason, comme Héroôt ; il y
en a cinq de Maurice Scève, qui comptent parmi les
meilleurs ; un de Brodeaa, six de Lancelot de Caries (cinq
en réalité, puisque celui de l'Honneur lui est attribué
faussement), quatre de Chappuys : enfin quelques noms
d'autres auteurs moins connus (2;.
On ne s'explique guère pourquoi la pièce sur l'Honneur
des fe?n/nes a pu être publiée avec les Blasons, car elle
échappe aux conditions de ce genre, ni pourquoi elle fut
attribuée à Lancelot, car elle jure singulièrement avec les
antres pièces de ce poète. Deux seulement (sur l'esprit, sur
la grâce) pourraient être citées : il y a de l'agrément, par-
fois une certaine élévation, avec une facilité banale. Les
autres pièces sont d'une liberté effarante.
Cet écrivain, originaire de Bordeaux, premier aumônier
du Dauphin, fut nommé évoque de Riez (Basses- Alpes)en 1550
et mourut vers 1570. Poète latin, helléniste, historien,
diplomate et érudit, il a publié des Cantiques en vers
français ;15.j7) : il jouit d'une assez belle réputation litté-
raire : Michel de l'Hôpital le proclama grand poète ; Ron-
sard lui a dédié l'hymne 7 du livre I" ; Ponthus de Thyard
l'a mis sur le même rang qu'Héroët ; en somme, il a de
(1 ) Censure violente.
(2) Ronsard aussi fit des Blasons, pièces médiocres et dont il rougit plus
lard. — La Fontaine (Poé»ie» diverses) a oouiposé, sous le titre de Janot et Catin,
un agréable pastiche des vieux Blasons.
— 96 -
l'esprit, mais pas de relief. Darmesteter et Hatzfeld l'ont
ainsi jugé (1) : « Il a été célébré par Ronsard et Du Bellay (2),
mais ses paraphases de V Ecclésiaste et du Cantique des
cantiques sont des plus médiocres. »
Golletet a dit, au xviie siècle, que les auteurs du recueil
des Blasons reconnaissaient Héroët pour leur maître. C'est
excessif ; le créateur et le maître du genre fut Marot.
L'erreur de Golletet nous prouve seulement que, de son
temps, Héroët n'était déjà plus considéré comme un poète
platonicien, mais comme un futile ciseleur de Blasons.
Marot a sans doute fait allusion à lui dans l'épître 91 (au
sujet des blasonneurs) :
( Ed me saivaat, vous avez blasonaé,
L'un
L'aatre, un bel œil déchiffré doctement. >
Gela semble assez juste ; la pièce d'Héroêt est d'un écri-
vain docte, plutôt que d'un poète ailé ; c'est lourd et
gauctie, d'après M. Gohin ; toutefois le ton en est convena-
ble, et l'ensemble se tient dans la tradition platonicienne :
€ CEil, 6 doux œil, que si souvent je baise.
Voire mais, (3j œil, j'entends que c'est en songe... » (31)
Le morceau est monotone (le mot œil est répété vingt-neuf
fois). Héroët n'était pas apte à de telles amusettes, bien qu'il
paraisse ici égaler Maurice Scève ; ce « Blason » détonne
dans l'ensemble de son œuvre ; par bonheur, il détonne
encore plus par sa bonne tenue dans le Recueil des bla-
sons, parmi une compagnie fâcheusement mêlée.
(1j XVI" siède, I, p. 136. (Delagrave, 1878.)
(2) Voir au chapitre suivant.
(3) Vraiment bien plus, et je dirai plus....
- 97 -
§ m. — Douleur et Volupté (262 vers). — Petites pièces.
Voici un sujet grave et de source grecque ; mais il y a
des contradictions, des puérilités et (chose exceptionnelle)
des détails fort réalistes.
L'idée principale est que la douleur est inséparable de la
volupté : Platon l'a exposée dans le Philèbe et à plusieurs
reprises dans le Phèdre (1). Héroët la développe sous la
forme d'une épitre à une amie ; laissons-lui la parole.
Vous avez du chagrin et vous êtes triste ; tout nous
étant commun, je veux ma part de vos peines :
ï Si vous souffrez aucun (quelque) mal, je consens
Incontinent que mon cœur soit chargé
De la moitié et le vôtre allégé. » (16-18)
Ne croyez pas que votre mal soit « hors de compa-
raison » ; écoutez à ce sujet « une fable ancienne ». (54).
Un jour, Jupiter, étant de loisir, remarqua sur la terre
€ deux dames impudentes • (57), dont la bruyante querelle
monta jusqu'au ciel ; l'une (la douleur) pleurait, criait,
écumait de colère ; l'autre (la volupté) criait également et
se moquait de l'autre. Le Dieu descendit jusqu'à elles pour
les calmer :
t Lui arrivé, chacune s'éloigna ;
Mais toutes deux par le poil empoigna (2),
El, pour unir les furieuses bêtes.
Si fort les fit entredonner (entrechoquer) des tètes
Qu'oncques depuis de heurter ne cessèrent ;
Là, les cheveux si bien s'entrelacèrent
(1) P. 305.— « L'amour est moins digne d'envie que de pitié ». V. pp. 317, 326.
— Anatole France : « II n'y a d'amOur que dans la douleur ». (Ze PuUa de
tainte Claire, p. 240).
(2) Jupiter les empoigna par les cheveux.
7
- 98 -
Qu'encore sont mêlées (1) leurs racines,
Et des deux chefs (têtes) les sommités (sont) voisines. » (71-78)
Ainsi liées, la Douleur et la Volupté ne peuvent plus se
disjoindre. Il ne faut donc pas trop se réjouir, ni trop
s'affliger en ce monde, afin de dominer le plaisir et la dou-
leur ; les Grecs s'habituaient au travail et à la peine dès
leur plus tendre enfance, dans le but de pouvoir leur résis-
ter plus tard.
Essayons aussi de vaincre les grandes souffrances en
nous habituant d'abord à celles qui sont légères (123).
Exemple : les absences actuelles de votre mari vous prépa-
reront « à supporter plus aisément sa mort » (131) (2). Il
importe beaucoup de vaincre Cupido, source de la souf-
france, en déjouant ses ruses ; pour cela,....
« Il faut sa fin et ses moyens connaître. » (147)
Exerçons-nous prudemment à l'amour en notre jeunesse,
lorsqu'il est plein de douceur, afin qu'étant vieux nous
résistions à la souffrance. Ne succombons jamais à
l'amour (159) ; nous éviterons plus tard les chutes graves ;
sinon, l'amour, « fier vieillard étourdy » (174), (vieillard
cruel et aveugle), apportera la douleur à la femme « inex-
perte » et troublera son jugement.
Les amants expérimentés gardent mieux l'équilibre et la
juste mesure (190) ; ils « rendent à chacun ce qui lui appar-
tient » (191) : à Dieu, l'esprit (l'àme) : à l'ami le corps
périssable. Par leur modération, ils sont heureux même
dans le chagrin ; ils aiment Dieu créateur, dédaignent le
plaisir et luient tous les abus :
« Fuir ne faut que les extrémités. » (212)
(1) Trois syllabes.
(2) Il s'agit d'ua mari grognon. Toutefois cela est bizarre et peut-être
ironique.
— 99-
Etre trop belle c'est être exposée à l'envie et à la dou-
leur : Hélène et Junon en sont la preuve dans l'histoire
grecque. Homère raconte (1) que Junon, délaissée par
Jupiter, se plaignit à Vénus, qui lui prêta « sa chère cein-
ture » (229) pour le ramener ; le Dieu revint à elle, mais
avec trop de hâte (240) ; pour Junon déçue, « Volupté fut
proche de Douleur » (245). Si elle avait été plus modérée,
mieux habituée à une juste mesure, plus expérimentée,
elle n'aurait pas été la fable des dieux (254). Et le poète
conclut :
c Par cet exemple, 6 Amye, évitez
Telle ignorance, et vous exercitez (exercez-vons). » (262)
Le poète a modifié le récit grec pour l'adapter à ses pro-
pres vues ; il est moins discret et peut-être plus brutal
qu'Homère, dont il n'a pu rendre la délicieuse ironie ; il
semble (pour une fois) compromettre sa gravité coutu-
mière et trahir l'idéalisme.
D'ailleurs, l'ensemble du morceau est vague ; l'idée
essentielle ne ressort pas nettement ; les conseils sont diffi-
ciles à pratiquer, dangereux même a cause de la faiblesse
humaine ; le mot final « et vous exercitez » aurait besoin
d'un commentaire, que le poète eût fourni difficilement.
Il y a toutefois, à côtés de passages nébuleux, nombre
de vers bien frappés et un souffle qui n'est pas indigne de
la Parfaicte Amye.
Les petites pièces sont en général subtiles et ingé-
nieuses, dans le goût du temps ; il y a de l'esprit, même
du plus précieux.
Dans le rondeau « Cœur prisonnier... ix », il joue sur les
(1) Iliade, ch- 14, Ters 214 et suiTants.
- 100 -
mots lien, p-rendre, prisonnier..., à la façon de Marot.
Citons une bluette fort délicate (xii) :
« M'Amye à soi, non aux autres, ressemble,
Car, se voyant naturelle beauté,
(Elle) A tant acquis de chaste loyauté
Qu'en elle sont deux contraires ensemble.
Je crois qu'Amour lui-même l'aimera,
Car il la touche et craint de la blesser.
S'il en est pris, je crois qu'il forcera
Elle d'aimer, ou moi de la laisser. »
Terminons par une pièce (xiii) qui célèbre noblement
la vertu victorieuse de l'amour et trouvant sa récompense
en elle-même :
a Si j'ai voulu sans guerdon (récompense) vous aimer,
Estimant plus l'honneur que le plaisir,
Nul pour cela ne me devrait blâmer,
Vu que raison a vaincu le désir.
Votre beauté vous fait à l'œil (1) choisir ;
Mais en dedans, en grâce bien sortable (d'un grand prix)
Loge vertu de soi (2) si fort aimable
Que le travail (peine), si c'est travail, emporte
Avecques soi récompense louable
D'avoir servi dame de telle sorte. »
Nous avons analysé l'œuvre et apprécié le philosophe ;
il reste à juger le poète, précurseur de Ronsard.
^ IV. — Le poète.
Aune première lecture, il parait rude et d'un abord diffi-
cile, parce qu'il se préoccupe de la pensée plutôt que de l'ex-
(\) Par les yeux, en vous voyant.
(2) Par elle-même.
- 101 - ■
pression et qu'il ne cherche pas à plaire, mais à éclairer.
Dès qu'on est parvenu dans son intimité, on est séduit par
sa probité littéraire, puis dominé par ses vues philoso-
phiques. Il a (le la substance et de la saveur : il impose le
respect.
On a rimpression d'être sorti de l'école de Marot, d'avoir
à peu près rompu avec le moyen ^ge et de voguer déjà
vers un monde nouveau avec la pensée platonicienne.
Sainte-Beuve a dit à propos de J. du Bellay (1) : « C'est
presque toujours par la forme que se détermine le poète. »
Ce ne fat point le cas d'Héroët ; tout en gardant le vers de
dix syllabes, cher au moyen âge et à Marot, il s'est atta-
ché strictement au fond même de la doctrine platonicienne :
c'est par là, c'est par la force même de la pensée qu'il lui
arrive d'être supérieur à Ronsard.
La solidité et la haute tenue de ses poèmes ont inspiré
la vénération à ses contemporains ; ils l'ont appelé volon-
tiers le • philosophe » ; ils ont joué sur son nom pour le
comparer aux héros et en faire un surhomme parmi les
poètes du temps.
Il n'en reste pas moins un poète très estimable par la
vigueur de l'expression, le choix des images, la fermeté
d'une langue un peu archaïque et alourdie ; si l'éclat lui
fait défaut (2;, il n'est pas dénué de grâce ; il a des vers
pleins, bien nourris, nettement frappés, à côté de frag-
ments vagues ou d'une lecture difficile.
x\ vrai dire, nous estimons qu'il est plus original comme
poète que comme philosophe, puisque sa pensée dérive
docilement de Platon et qu'il a donné lepremiermodèled'une
poésie ferme, sérieuse, assise sur une belle doctrine, évadée
des genres frivoles pour réaliser des conceptions ambi-
tieuses ; c'était bien l'amorce d'une importante évolution.
(1) En 1840. XVI'nhde. (Charpentier, p. 338.)
(?) Voir Gohin. (Notic«, p. 40.)
— 102 -
Sans doute, Héroët ne fut pas seul à orienter la poésie
vers les modèles antiques pour la renouveler ; Marguerite
de Navarre et Maurice Scève se signalèrent dans la môme
voie, celui-ci avec beaucoup d'éclat, mais en prenant trop
souvent l'obscurité pour la profondeur. Héroët, en somme,
fut considéré comme le chef du chœur après le grand
succès de la Parfaicte Amye.
Un poète du temps, Charles de Sainte-Marthe, né en
1512 (1), semble avoir compris l'importance de son rôle. A
propos des poètes qui avaient de la réputation à cette
époque, il dit (dans une élégie, le Tempe de France) :
ï Avecques eux (2), y a Melpoméné (la Muse tragique),
La Maison-Neuve (Héroët), esprit gentil (noble), mené (3),
Qui tellement de sa harpe résonne,
Que n'est aucun lequel ne s'en étonne
Et là auprès Héroët le subtil,
Avecque luy Fontaine (4) le gentil.
Deux en leurs sons une personne unie,
Chantant auprès de l'haute Polymnio (la Muse lyrique). »
Noblesse, aspirations élevées, subtilité, souffle lyrique :
voilà qui caractérise bien Héroët. En un mot, il voulut
avant tout être un philosophe, et par-dessus le marché il
fut un poète.
Pour le juger à sa valeur, il faut marquer les résultats
immédiats de son influence. Un écrivain, surtout aux épo-
(1) Cité par Goujet : Bibliothèque française, tome XI, p. 438 (1741-1756.)
(2) Marot, Colin, Saint-Gelais, Scève, Brodeau, Bouchot, Salel...
(3) Qui aspire haut...
(4) Il avait soutenu Héroët contre La Borderie.
— 103 —
ques de transition, vaut et par lui-même et par les efforts
qu'il a suscités dans une direction nouvelle.
On n'a pas rendu une exacte justice à Héroët ; il a eu le
sort des éclaireurs modestes qui ouvrent le chemin et sont
oubliés après la découverte d'une terre inconnue. Ainsi,
d'après F. Brunetière (1), « Ronsard releva la poésie des
Trouvères de ce fonds de vulgarité dans lequel elle avait
fini par s'embourber et se salir. Il apprit aux lettres
françaises la décence, la dignité, la noblesse ». Oui, il
donna des œuvres décisives et créa la poésie classique ;
mais pourquoi oublier que les premiers modèles avaient été
fournis par Héroët et que celui-ci venait de couper le câble
qui retenait son siècle au moyen âge ?
On a dit qu'avant Ronsard (2) la poésie était un t diver-
tissement individuel et frivole », qu'en 1550 on éprouvait le
besoin des idées générales, enfin que Ronsard a fondé « la
littérature impersonnelle, c'est-à-dire la littérature diffi-
cile ». Sans doute ; mais pour trouver des idées générales,
on s'était d'abord adressé aux philosophes. Héroët, dès
1536, avait fourni le premier fruit de ses études sur Platon ;
ses poésies accusèrent un caractère général et impersonnel
avant que le nom de Ronsard fût connu. Ne serait-il pas
équitable de le signaler et de lui en tenir compte ?
D'ailleurs, nous allons constater qu'après avoir triomphé,
du Bellay et Ronsard tendirent la main à leurs rivaux,
même à Saint-Gelais, leur plus violent adversaire.
M. Gohin a dit fort justement (3) : t L'auteur de la Par-
• faicte Amye eut cette rare fortune de voir son œuvre
» consacrée par l'admiration de deux générations litté-
» raires, entre lesquelles il établit un lien et qu'il a contri-
» bué à réconcilier. »
(1) Revue de» Deux-Monde». 1" juin 1879 : « L'érudition aa mojen âge. »
(2; E. Faguet. Bévue bleue, 1891, p. 65.
(3; Notice, p. 41.
CHAPITRE VII.
Après Héroët
Les chefs de la Pléiade affectèrent d'abord le dédain
pour l'Ecole qu'ils voulaient remplacer ; puis, après la
victoire, ils comblèrent d'éloges Héroët et Scève, qui leur
avaient ouvert la voie en aimant « le travail de la pensée,
» les grands Italiens et l'art difficile » (1).
On a répété que le manifeste de la Pléiade, la Deffence
et Illustration de la langue française, paru en février
1550 (2), constituait une révolution ; c'était plutôt le terme
d'une évolution préparée par Héroët et Scève, sous l'inspi-
ration de Marguerite de Navarre.
D'ailleurs, la Deffence ne fut qu'une réponse à l'Art
poétique de Thomas Sibilet (1548), où il était déjà question
« d'illustrer » la langue française, tout en exaltant l'école
de Marot ; du Bellaj' et Ronsard, voulant en finir avec
celle-ci et riposter à la provocation de Sibilet, rédigèrent
hâtivement ia Deffence pour proclamer leurs théories
personnelles ; c'était une œuvre de combat plutôt qu'une
exposition didactique; c'est ce qui en explique le décousu (3).
Il convient d'en préciser le caractère, avant d'expliquer
(1) E. Faguet. Histoire de la littérature Jmw.aise I, p. 385.
(2) Ou en 1549, soit en arril, soit à la fin. La question reste douteuse.
(3) Edition de L. Séché (commentaire).— Du Bellay aurait vu dans Sibilet un
concurrent qui le devançait (page 189). (Sansot, 1905.)
- 105 —
l'attitude des chefs de la Pléiade à l'égard de l'école précé-
dente et avant d'esquisser leurs doctrines sur l'amour, à la
suite d'Héroët.
§ I. — Le manifeste de la Pléiade.
Fut-il exclusivement l'œuvre de du Bellay ? Ce n'est
pas probable : admettons que Ronsard y collabora, car
c'était le programme de l'Ecole en formation, dont il était
déjà le chef reconnu. Il fallait réfuter sans retard Thomas
Sibilet, organe des Marotistes, eu ajoutant le nécessaire
pour compléter son Art poétique et le faire oublier.
En somme, que voulait la Pléiade ? Relever la condition
des poètes et l'objet de la poésie, employer exclusivement
la langue française, imiter les Gréco-Latins. Sauf sur ce
dernier point (et encore on pourrait rappeler l'étude des
dialogues platoniciens), Héroët, Scève et Marguerite de
Navarre avaient devancé la Pléiade : la principale innova-
tion fut d'admettre dans le lyrisme le vers alexandrin à la
place du vers de dix syllabes, afin de mieux soutenir la
noblesse des sujets.
Cependant J. du Bellay ne méconnut pas la belle allure
des vers d'Héroët, quand il disait que tous étaient « doctes,
graves et élaborés ». Homme de bonne foi, il n'a pas hésité
à se contredire pour rendre justice à ceux qu'il avait
combattus, notamment à ses devanciers, d'abord à Jean
Le Maire, puis à ceux qui avaient fait dévier l'Ecole de
Marot et qu'il ne confondait pas avec les mauvais rimeurs
attardés aux « épiceries > du vieux temps.
Pas plus que Ronsard, il n'échappa à l'influence
italienne, de même qu'Héroët avait étudié Platon dans la
traduction latine et les Commentaires de Marsile Ficin et
s'était inspiré du Courtisan de Castiglione. On a récemment
découvert M) que du Bellay avait trouvé le point de départ
(1) Revue d'histoire UtUraire de la fraHC* (1910, p. 863). — Pierre VDley
c Les Sources italiennes de la Difetue. » (Champion, 1908.)
- 106 -
de la Deffence chez un auteur italien, Speroni, qui, en
1542, avait publié dix dialogues au sujet de l'emploi de la
langue vulgaire (nationale) ; c'est le septième dialogue, qui
traite des Langues, que du Bellay « aurait mis au pillage •.
De pareils emprunts étaient chose commune au xvp siècle,
et nul ne s'en offusquait ; ne soyons pas plus sévères que
les contemporains ; si la Deffence fut une œuvre de
circonstance et imitée de l'italien, elle n'en reste pas moins
un document capital dans l'évolution qui rattache les ini-
tiateurs de la Pléiade à quelques amis de Marot.
Une dernière remarque à propos de l'imitation. Du Bellay
ne veut pas qu'on imite les auteurs dans une même langue ;
emprunter à une langue étrangère (les mots et surtout les
pensées) est « chose grandement louable » ; mais ce qui est
répréhensible et odieux, c'est de «■ voir en une même
langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants
qui s'estiment des meilleurs quand plus ils ressemblent
(à) un Héroët ou (à) un Marot ». Il a précisé, dans la
préface de l'Olive, ce qu'il entend par là : c'est une sorte
t d'innutrition » ; il faut s'incorporer la substance d'un
auteur, au lieu de le copier plus ou moins servilement.
Or, c'est ce qu'a fait Héroët à propos de Platon ; l'on
peut se demander si du Bellay ne le visait pas dans ce
passage, comme il l'a fait dans plusieurs autres où il ne
l'a pas nommé (1).
§ II. — Les chefs de la Pléiade et leurs devanciers.
Du Bellay, dans la Deffence conteste la richesse de
la rime chez Héroët, mais en louant la gravité et le fond
de ses ouvrages : « L'autre (Héroët), outre sa rime, qui
n'est partout bien riche, est tant dénué de tous ces
(1) Voir : Bévue d'histoire littéraire de la France, (1897, page 239). — Henri
Chamard : « Sur une page obscure de la Deffmce. »
— 107 —
délices et ornemeots poétiques qu'il mérite plus le nom
de philosophe que de poète. »
Ailleurs, il l'appelle « un Orphée », pour s'être tourné
l'un des premiers vers l'antiquité grecque et avoir montré
de nouvelles sources à la poésie. D'une ode entière (1) consa-
crée à l'auteur de la Parfaicte Amye détachons quelques
vers :
« Paris, raais bieu la France toute.
De Seiae (2) oit (entend) tous les jours le son
Qni fait de toi mainte chanson
Que notre siècle heureux écoute.
Héroët aux vers héroïques,
(Sujet vraiment digne du ciel)
Qui en douceur passent le miel (3),
En gravité les fronts stoïques :
Ta Muse, des Grâces amie,
La mienne à te louer semond (4),
Qui sur le haut du double mont (le Parnasse)
As érigé l'Académie (5). »
Du Bellay dit ensuite qu'il fait revivre Platon et qu'il
a traité de l'Amour en philosophe :
« Sus, Muses, que l'on environne
Le front savant de cestuici (6),
Qui a bien mérité aussi
De vos mains recevoir couronne.
\\, 41 vers. — Ode 13. (Edition Marij-Laraux, I, p. 259).
(■2) Des bords de la Seine. Héroët, on l'a tu, est né à Paris.
(3) Eloge inattendu et qui nous paraît excessif.
(4) Ta Muse exhorte la mienne...
(5) L'Ecole, la philosophie de Platon. — En effet, Héroët a chanté dans ses
rers le parfait amour.
(6) De celui-ci, Héroët
- 108 -
Vos mains donques la lui composent,
Non du victorieux laurier.
Mais du pacifique olivier (1)
Dessous qui les lois se reposent. »
Ainsi, quand l'ardeur des luttes autour de la Deffence
a été calmée, du Bellay a rendu pleinement justice à notre
poète : il s'est montré généreux après la victoire. D'esprit
modéré, moins autoritaire que Ronsard, loin d'accabler
ceux qui aux yeux du public étaient des vaincus, il leur a
tendu la main, en reconnaissant la dette de la Pléiade.
Il a dédié deux sonnets (2) au fidèle disciple de Marot,
Mellin de Saint-Gelais, sans toutefois faire allusion à ses
ouvrages. Ronsard, de son côté, lui pardonna ses
épigrammes et les morsures de sa « tenaille » pour se
réconcilier avec lui. A sa mort (1558), la Pléiade tout entière
bonora son souvenir.
Quant à Lancelot de Caries, nous ignorons s'il fut
d'abord hostile à la Pléiade et s'il eut besoin de s'y rallier,
comme avaient fait Scève, Sibilet, Pelletier du Mans.
Du Bellay lui a dédié une pièce (3) :
« Caries, dont la Muse prisée
Est du Roy tant favorisée....
.... (Et) Avec une voix hardie
Sonne (4) l'Anglaise tragédie... (guerre contre l'Angleterre)
.... 0 la docte Muse de Caries... »
Ronsard, qui n'a rien dédié à l'auteur de la Parfaicte
Amye, a fait hommage à l'évoque de Riez (qu'il appelle « Mon
(1) Allusion à son parent Olivier, chancelier de France.
(2) liegi-ets (101 et 178). — N'oublious pas que Saint-Gelais avait introduit le
sonnet italien en France.
(3) 68 vers. — Ode 12. 1, p. 257.
(4) A l'impératif.
— 109 -
Carie ») d'un de ses Hymnes importants (1560) intitulé : Les
Démons (nés du commerce des femmes et des anges) (1) :
i Carie, docte Prélat....
Qui pourrait bien narrer ta divine éloquence (2),
Toute pleine de miel, qui a tant de puissance
Qu'elle ravit le cœur de l'homme, qui ne peut
Fuir, qu'il ne la suive en la part (à l'endroit) qu'elle veut ?
Bref, qui pourrait compter (énuméreri ta grave humanité.
Ta douceur, ta candeur et ta bénignité
Et de ton noble esprit les forces et les grâces,
Dont à mon jugement les courtisans surpasses (3) ?
Car à la vérité tu ne te veux vêtir
D'habit dissimulé pour tromper ne (ni) mentir ;
Tu es rond en besogne... »
Ronsard l'a nommé ailleurs « un bon poète » (IV, 60), un
défenseur de l'Eglise (VII, 40), un Apollon, avec Saint-
Gelais (V, 74, 122.) Malgré tous ces éloges du chef de la
Pléiade, rien n'a survécu — et sans doute ne méritait de
survivre — dans l'œuvre de Caries.
D'après Claude Binet, dans sa biographie de Ronsard,
celui-ci « ne laissait d'avoir toujours en main quelque poète
français qu'il lisait avec jugement, et principalement,
comme lui-même m'a maintes fois raconté, un Jean
Le Maire de Belges, un Roman de la Rose et les œuvres
» de Clément Marot ».
vl) Edition Blanchemain, tome V. — Hymnes I, 7, pp. 122-133.
(2) Caries avait raconté les aventures d'Ulysse.
(3) Tu surpasses les courtisans.
- 110 —
En effet, il fut d'abord disciple de Marot qu'il a appelé « la
seule lumière, en ses ans, de la vulgaire poésie (poésie
française) (1) » ; il l'a imité dans les Eglogues et les Bla-
sons ; il s'est souvenu plus d'une fois du Roman de la
Rose, même après avoir renié le moyen âge et proclamé
qu'il fallait à tout prix recourir aux modèles de l'antiquité
grecque.
En étudiant les anciens, il s'est attaché de préférence
aux auteurs difficiles, à Pindare surtout ; il a recommandé
les grands genres : l'ode, l'épître, la satire, l'épopée, au
lieu des futilités du vieux temps ; de même, Héroët avait
abordé hardiment la poésie philosophique.
Il y a plus : en 1562, Ronsard, dans une Epître en tète
des œuvres de Grévin, a développé sur la poésie des idées
toutes platoniciennes (2), dont il n'est pas téméraire de faire
honneur au souvenir d'Héroët :
« Le don de poésie est semblable à ce feu,
Lequel, aux nuits d'hiver, comme un présage est veu (vu).
Ores (tantôt) dessus un fleuve, ores sur une prée,
Ores dessus le chef (la tête) d'une forêt sacrée,
Sautant et jaillissant, jetant de toutes parts,
Par (3) l'obscur de la nuit de grands rayons épars ;
Le peuple le regarde, et de frayeur et crainte
L'âme lui bat au corps, voyant la flamme sainte.
A la fin, la clarté de ce grand feu décroît,
Devient pâle et blafarde, et plus il n'apparoit.
Eu un même pays jamais il ne séjourne
(Ij Voir l'étude de M. Henry Guy : « les Sources françaises de Ronsard. »
Revue d'histoire littéraire de la France, 1902, pp. 227-257).
(2) E. Egger {l'HeUénitme en Franve, I, p. 332j a démontré que Ronsard
subit l'influence de Platon, non celle d'Aristote, et que de Pindare il ne saisit
guère que la forme.
(3) A travers.
- 111 —
Et au lieu dont il part jamais il ne retourne.
Il saute sans arrêt de quartier en quartier,
Et jamais un pays de lui û'esl héritier (1),
Ains (mais) il se communique, et sa flamme est montrée,
Où moins on l'espérait, en une autre contré î.
Ainsi, ni les Hébreux, les Grecs, ni les Romains
N'ont eu la poésie entière entre leurs mains ;
Elle a vu l'Allemagne et a pris accroissance
Aux rives d'Angleterre, en Ecosse et en France,
Sautant de çà, de là, et prenant grand plaisir
En étrange (étranger) pays divers hommes choisir.
Rendant de ses rayons la provinco allumée.
Mais bientôt sa lumière en l'air est consumée.
La louange (2) n'est pas tant seulement à un ;
De tous elle est hôtesse et visite un chacun,
Et, sans avoir égard aux biens ni à la race.
Favorisant chacun, un chacun elle embrasse. »
Dans ces beaux vers (3), l'inspiration platonicienne est
évidente : le génie poétique est un feu divin qui transporte
les poètes et les élève au-dessus de l'humanité. Cette
conception de la poésie était restée étrangère à Marot, à
Sibilet, peut-être même à du Bellay ; Ronsard, ici, plane
au-dessus de la Pléiade elle-même ; à la fin, il exprime
cette idée bien moderne qu'il n'y a pas de nation privilégiée
et que l'inspiration poétique souffle où elle veut, sans
distinction de race.
Sans doute Héroêt pâlit à côté de Ronsard ; mais il lui
reste l'honneur d'avoir le premier exposé, non sans mérite,
certaines doctrines de Platon, d'avoir ouvert le sentier et
imprimé un mouvement d'où sortirait l'ébauche de notre
poésie classique. Et Ronsard le reconnut implicitement par
les éloges qu'il lui accorda, ainsi qu'à Maurice Scève.
(1 ) S'hérite de lui.
(2) La gloire de la poésie.
(3) Oa me pardonnera sans peine, je l'espère, cette longue citation.
- 112 -
§ m. — Les théories sur l'Amour, après « la Parfaicte Amye ».
Sur ce point, Tinfluence d'Héroët est manifeste dans la
deuxième moitié du xvi^ siècle ; qu'il nous suffise de quel-
ques indications précises sur du Bellay, Ronsard et
Agrippa d'Aubigné.
Du Bellay imita d'abord les Italiens et surtout Pétrarque :
il dit dans nne pièce de VOlive « A Mme Marguerite » :
« Qael siècle éteindra ta mémoire,
0 Boccace ! Et quels durs hivers
Pourront jamais sécher la gloire,
Pétrarque, de les lauriers verts ? »
Il s'engoua de leurs mignardises et raffinements ; mais il
s'en dégoûta bientôt, vers 1552; il composa même un poème
vif et spirituel contre ses premiers modèles :
« J'ai oublié l'art de pétrarquiser ;
Je veux d'amour franchement deviser,
Sans vous flatter et sans me déguiser (1),... »
Il marque le ridicule des imitateurs de Pétrarque :
« froides chaleurs, douleurs feintes, enfer de vaines pas-
sions peintures vaines, fous qui pleurent »... Pour lui, il
conseille « de demeurer sain et dispos ». Or, nous avons
déjà vu les mêmes reproches et le même conseil dans la
Parfaicte Amye (III, 1507-1538) : » Soupirs, froides
querelles, mensonges et feintes, larmoyants auteurs,
forgeurs de complaintes... Le vrai amant est gai et plein
d'aise ... »
D'ailleurs, du Bellay, en 1549, avait chanté l'amour
(1) Contre les pétrarquistes.
— 113 —
platonique. Citons, après tant d'autres, le fameux sonnet
sur Vidée {Olive, 113) :
( Si notre vie est moins qa'nne jonraée
En l'éternel (1), si l'an qui fait le tour (sa révolution)
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née.
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour,
Si, pour voler en nn plus clair séjour,
Ta as au dos l'aile bien empennée ?
Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l'amour ; là, le plaisir encore ;
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée.
Tu y pourras reconnaître l'Idée (2)
De la beauté qu'en ce monde j'adore. >
Cette pièce, d'après un critique (3), fut imitée de l'Jtalien
Daniello : du Bellay a éclipsé son modèle. C'est la théorie
platonicienne de l'Idéal déjà exposée par Héroët et rendue
par lui accessible au public. A notre avis, c'est dans Héroét
plutôt que chez les Italiens qu'il en a trouvé la formule.
D'ailleurs, il l'a reprise dans un autre sonnet :
« Dedans le clos des occultes idées,
Au grand troupeau des âmes immortelles
Le prévoyant a choisi les plus belles,
Pour être à lui par lui-même guidées ... »
Outre sa beauté propre, le 113*? sonnet a tiré une gloire
(1) Un jour dans l'éternité.
(2^ Le type, l'idéal.
(3) M. Léon Séché.
— 114 —
inattendue de ce que Lamartine, qui ne le connaissait pas,
a exprimé la même pensée, avec un rythme semblable,
dans V Isolement {Premières Méditations, i) :
« (Mais) Peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux.
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai taut rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour.
Et ce bien idéal que toute âme désire
Et qui n'a pas de nom au terrestre séiour.... »
Sainte-Beuve a observé que dans le recueil de l'Olive on
surprend « un écho distinct qui va de Pétrarque à Lamar-
tine... » et que « le 113e sonnet est un commencement de
Méditation ; le motif est trouvé. Jamais le flageolet de
Marot n'eut de ces accents. » C'est fort bien ; mais Sainte-
Beuve oublie qu'Héroët, après Marot et avant du Bellay
avait le premier noblement joué de la lyre.
Ronsard, comme son ami du Bellay, a varié plus d'une
fois sur la questioi) de l'Amour. Il a goûté et suivi
Pétrarque ; il rappelle son afféterie, sa subtilité,
parfois la richesse de ses images et l'élévation de sa
pensée ; mais il ne l'a pas compris tout entier, ne voyant
en lui que l'amoureux, non le platonicien (1)... Aussi,
n'a-t-il évité ni la froide galanterie, ni le grossier réa-
lisme. Il dit dans une élégie « A J. Hurault » :
(1) Saint-Marc-Girardin, Le XF/« *iècle.
— 115 —
« An diable la grandeur
Qui toujours s'accompagne et de crainte et de peur
Quant à nnoi, bassement je veux toujours aimer (1). »
Heureusement, il n'a pas craint de se contredire ; il s'est
tenu d'ordinaire dans la n:iesure moyenne, loin de la méta-
physique et des tragiques aventures ; telles de ces élégies
sont classiques, et nous les savons par cœur.
De plus, comme à du Bellay, il lui est arrivé de célébrer
magnifiquement la Beauté suprême dont les autres ne sont
qu'une image {Amours, 1, 167) :
« Je veux brûler, pour m'envoler aux Cieux,
Tout l'imparfait de cette écorce humaine,
M'éternisant (2) comme le fils d'Alcmène (3),
Qui (ont en feu s'assit entre les Oieux.
Jà mon esprit, chatouillé de son mieux,
Dedans ma chair rebelle se promeine,
Et jà le bois de sa victime ameine (4)
Pour s'enflammer aux rayons de tes yeux.
0 saint brasier ! 0 feu chastement beau !
Las (o) brûle-moi d'an si chaste flambeau
Qu' (6) abandonnant ma dépouille connue,
Net, libre et nud, je vole d'un plein saut
Jusques au ciel, pour adorer là-haut
L'autre Beauté dont la sienne est venue t *
Ainsi, les idées de Platon avaient, grâce à la Parfaicte
(1) Voir Mathnrin Régnier : « La grandeur en amour est rite insupportable. >
Ep. 2.
(2) Me rendant immortel.
(3) Hercule, qui mourut sur le bûcher.
(4) Se promène, amène.
(5) Hélas !
(6) Afin que.
— 116
Amye, fait un tel chemin dans le monde des lettrés que
les meilleurs poètes, sans craindre la palinodie, essayaieul;
de leur rendre hommage.
Dans la génération suivante, Agrippa d'Aubigné (155:3 -
16:30;, le soldat rude et hardi, le tumultueux poète qui, dans
ses Tragiques, a marqué au fer rouge les turpitudes de
la Cour des Valois, composa, lui aussi, des strophes
spiritualistes et platoniciennes ; il fit, en outre, un poème
pour interpréter le mythe de l'Androgyne (tome III, 08) (1).
Bornons-nous à de brèves citations :
« Considérez encor un peu
Que nos âmes ne sont que feu
Qui est plus léger que les flamtn^s :
Les flammes ne peuvent aller
Au ciel, au vrai pais des âmes
Que laissant les corps pour voler... » {Odes III, 179.)
« Hardi, émerveillé je voy
L'infini et ne sais de quoy
Je suis docte et j'aprins (2) encore,
Plein d'un zèle dévotieux,
J'admire le secret des Dieux
Et sans comprendre je l'adore. » (III, 189.)
Il a composé le beau sonnet de l'Extase (III, 257) qui
reflète ses aspirations chrétiennes à la fois et platoni-
ciennes :
(1) Voir Revue d'hiitoire littéraire île la France, 1911, avril-juin, p. 447. (Art. de
M. Gohin.)
(2) J'appris, j'apprends.
- 117 -
% Àiûsi l'âmoUr du Ciel ràvli en ces hauts lieux
Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde
Va soupirant ç.l-bas sa liberté seconde (1);
De soupirs poursuivant l'âme jusques aux ('.leut.
Vous courtiseà le Ciel, faibles et tristes y.'ux.
Quâiid votre âme n'est plus en cette terre ronde :
Dévale, corps lissé, dans la fosse profonde ;
Vole en son paradis, esprit victorieux.
Q ia faible espérance, inutile souci,
Aussi loin de raison que de Ciel jusqu'ici.
Sur les ailes de foi délivre tout le reste,
Céleste Amour, qui as mon esprit emporté ;
Je me vois dans lo sein de la Divinité;
Il ne faut que mourir pour être tout céleste, t
Ces élans de mysticisme, inattendus chez le huguenot
batailleur, sont encore un écho de la Parfaicte Amye,
Et nous touchons déjà au xvif siècle.
Mathnrin "Régnier, qui relie le nouveau siècle au précé-
dent, n'a imité qu'Ovide {Macette^ l'Amotcr vainqueur) ;
il l'a fait avec originalité : il n'est, certes, point platonicien ;
il ne s'oublie point, comme son maître Ronsard, sur les
hauteurs ; il ne se plait guère que -.lans les bas-fonds.
Avec l'Astrée de d'Urfé, paru au début du xvn« siècle
U607-1628), l'amour platonique est remis en honneur. Ce
livre célèbre, si oublié aujourd'hui, dérive ûe l' Heptaméron
dans ses parties platoniciennes ; on peut donc le rattacher
au mouvement philosophique créé par l'œuvre d'Héroët-
(1) Obscur. — Sa liberté seconde ?... Est-ce un deuxièiDe état?... Dkus un
monde noaTean ?...
— 118 —
Pascal, dans son opuscule sur « les passions de l'Amour »,
s'est exprimé en philosophe dégagé des préoccupations
matérielles ; seule la passion toute spirituelle l'intéresse.
Pour lui, l'amour et la raison ne sont qu'une môme chose ;
cette sorte d'amour inspire un grand respect. Mais, tout en
se rapprochant de Platon, Pascal a sa doctrine propre (1).
Son idéal est intérieur ; il réside dans le cœur de l'homme,
tandis que l'idéal de Platon est extérieur et réside en Dieu,
qui est la Beauté suprême.
Négligeons le xviiie siècle, âge léger, spirituel, sans être
le moins du monde platonique, pour mentionner simple-
ment, au xixe siècle, deux auteurs : Alfred de Vigny et
Michelet.
Vigny est un lointain survivant du néo-platonisme de la
Renaissance ; dans son beau poème à'Eloa (1823), il a
chanté l'amour mystique et la pitié envers les hommes.
Pour lui, la beauté féminine est le reflet de la Beauté
éternelle ; l'amour terrestre est le premier degré de l'amour
divin. Il a plus d'ampleur, d'éclat et de charme qu'Héroët,
mais il est de la même école.
Dans le livre de l'Amour {1858), Michelet divinise la
femme, disserte sur l'amour conjugal et la famille en
termes brillants, élevés, souvent nuageux. Il est mystique,
en rappelant parfois la théorie de Pascal : « L'amour est
chose cérébrale. Tout désir fut une idée (2).... Des deux
pôles de la vie nerveuse, le pôle inférieur, le sexe, a peu
d'initiative ; il attend le signe d'en haut .»
Cet idéalisme, avec son appareil médical, nous fait son-
ger peut-être au mythe de VAndrogyne, sans nous rappro-
cher réellement de Platon.
Mais n'allons pas plus avant. Achevons notre étude, en
regrettant de n'avoir pas su la faire plus courte.
(1) Voir l'édition Brunschvicg. (Hachette, 1904.^
(2) P. 381. (Edition Hachette.)
CONCLUSION
Dans la Renaissance, < le rôle de Marot, selon F. Bru-
netière (1), n'a consisté véritablement qu'à retarder la
venue de Ronsard ». Le rôle d'Héroêt, selon nous, fut
précisément de la préparer, en donnant les premiers
modèles de haute poésie.
Voilà ce que nous avons voulu démontrer en étudiant
ses œuvres, après les avoir situées dans leur vrai milieu.
Héroët s'est-il rallié à la Pléiade ? Nous n'avons pas de
document précis à cet égard, mais les éloges de du Bellay
et de Ronsard nous autorisent à le supposer.
Bien que sa génération l'ait admiré avant tout comme
philosophe, il nous parait plus original comme poète.
N'ayant pas de doctrine personnelle, il n'est qu'un
disciple de Platon, qu'il a d'ailleurs interprété plutôt que
traduit. Mais il a relevé la poésie française en l'appliquant
aux grandes questions qui intéressent l'humanité, dans
une langue saine et vigoureuse ; nous le goûtons mieux à
une deuxième lecture, dès qu'il nous est devenu plus fami-
lier ; nous avons l'impression d'un poète supérieur à son
œuvre elle-même et qui peut-être n'a pas donné toute sa
mesure.
Nous éprouvons une respectueuse sympathie pour cet
homme modeste, étranger à la folle vanité dont furent affli-
gés tant d'écrivains de son époque, qui, après les succès de la
Par [aide Amye (I5i2), se recueillit et se cacha dans
(1) Histoire de la littérature françaite, I, p. 103-
- 120 -
l'ombre, puis devenu évêque de Digne, dix ans après,
sembla disparaître de ce monde littéraire où il brillait aux
premiers rangs et ignorer la grande évolution de la
Pléiade, résultat logique des prémisses qu'il avait posées.
« Par son caractère non moins que par son talent, dit
F. Godefroy (1), il a parfaitement justifié la considération
dont ses contemporains l'entourèrent. » TJn critique plus
récent, ayant rappelé que du Bellay exalta son œuvre
poétique (2), nous le montre qui « vieillissait doucement,
retiré du monde et de la poésie, dans son petit évêché de
Digne ».
C'est là, en effet, dans les montagnes de la Haute-
Provence, que, bien loin de Paris et de la Cour, où sa
famille et lui-même tenaient une place honorable, il se
terra volontairement. II y vécut ignoré, semble-t-il, bientôt
méconnu, réservant tous ses soins aux fidèles de son
bercail. Son modeste « palais » d'évêque, dominant sur son
roc la vieille cité (3), fut pour lui comme la tour d'ivoire où
les philosophes et les poètes désabusés se replient, au
déclin de la vie, sur eux-mêmes et vont abriter leurs
méditations solitaires.
Ses ouailles ignorèrent que leur bon et pieux pasteur, si
détaché des vanités terrestres, avait donné le ton chez la
reine de Navarre, sœur de François 1er, chez les beaux
esprits de Paris et de l'Ecole lyonnaise ; elles ne se
doutèrent point qu'un jour, après trois siècles et plus, les
érudits et les critiques retrouveraient en lui un des ancê-
tres de notre littérature classique.
Et il nous a paru seyant qu'un Dignois s'associât à cette
tardive réparation.
(1) Hiitoire de la littcraturc française^ I, p. 591 (1878j.
(2) E, Roy (Revue d'h istoire littéraire de laFrance, 1 897, article sur Ch. Fontaine).
(3) Sur l'emplacement actuel des prisons, à l'ouest de la Cathédrale. Il fut
uitdétr en 1576, pendant les guerres de religion.
TABLiE DES MflTIÈI^ES
Quelques mots d'introductioa 5
Chapitre I.
Biographie. — La critique 9
§ I. Vied'Héroël. — Sa famille 10
§ n. Sou œuvre tiueidire i3
§ III . Les évêques poètes d'autrefois 13
f IV. Les critiques et la réputatiou d'Héroët 15
Chapitre II.
La Renaissance. — Ecole de Marot 23
^ i. La Renaissance française. — L'Humanisme 2i
§ II . Les Rhétoriqueurs. — Clément Marot 27
^ III. L'école de Marot 30
Chapitre III.
Les précurseurs de la Pléiade (1530-1550) 3Î
§ I. L'Amour courtois. — Le Pétrarquisme 32
§11. Le néo-platonisme 36
§ m. L'école lyonnaise 38
§ IV. Marguerite de Navarre et Héroél 42
Chapitre IV.
L'œuvre d'Héroët, — I. L'Androgyne. — Autre invention.
— Complainte 48
§ I . L'Androgyne 48
§ II. Deux autres pièces : a. Autre invention 53
a. Complainte 55
— 123 -
Chapitre V.
Suite de l'œuvre d'Héroët : II. Le Par [aide Amye. — Le
philosophe 08
§ I. Dans quelles circonstances le poème fut-il composé?.. 08
§ II. Analyse de la Parfaicte Arnye 60
A. Premier livre 60
B. Deuxième livre 60
c. Troisième livre 70
§ III. La philosophie d'Héroët 77
§ IV. Héroët a-l-il imité Ovide ? 80
§ V. Héroët et le féminisme, 82
§ VI. La Parfaicte Amyp et les critiques 87
Chapitre VI.
Fin de l'oeuvre d'Héroët : III. Poésies diverses. — Le poète. 90
§ i. Epitaphe de Louise de Savoie. — Cupido et Psyché. —
L'honneur des femmes 90
§ II. Le Blason de l'œil 94
§ III. Douleur et volupté. — Petites pièces 97
§ IV . Le poète 100
Chapitre VII.
Après Héroët 104
§ i. Le manifeste de la Pléiade 105
§ II. Les chefs de la Pléiade et leurs devanciers 106
§ III. Les théories sur l'amour, après la Parfaicte Amye. . 112
Conclusion 119
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-"^ Amoux, Jules
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